Où en est ce débat aujourd’hui et comment vous situez-vous par rapport à lui ?

L’affaire du « jargon », du métalangage, est à replacer dans un contexte plus large. Ce débat dure depuis 30 ans et comprend de multiples aspects. Les détracteurs du métalangage (langage qui décrit un autre langage ndlr)se focalisent uniquement sur lui, s’accrochent à cet élément, parce que c’est le plus voyant, le plus manifeste en fait dans ce débat. Le métalangage n’est pas neutre : c’est celui des disciplines, qu’elles soient scientifiques, techniques ou littéraires. Les maths, la physique l’utilisent (« bissectrice » ou « barycentre ») sans que personne ne songe à le leur reprocher. En lettres, c’est différent. Certains « lettrés » ont le métalangage en horreur, parce qu’ils pensent que les fonctionnements littéraires peuvent être décrits avec les mots de tous les jours, sans outillage intellectuel. Il est vrai que les élèves ne doivent pas être mis directement en contact avec ce métalangage. Mais les professeurs, si. Car il leur permet de repérer, puis de traduire et de transposer très précisément les éléments constitutifs du texte littéraire (par exemple le rythme des phrases, la polysémie, les figures de répétition etc ndlr). C’est un travail de didactique. Or les détracteurs mélangent tout : formation des enseignants et formation des élèves.

Les détracteurs affirment pourtant que l’élève est en contact avec ce métalangage, qui l’embrouille plus qu’autre chose…

Je suis, bien sûr, pour qu’on traduise le métalangage : au lieu de « déictique » par exemple, pourquoi ne pas dire « désignateur », au lieu d' »anaphorique », « terme qui reprend ». Mais il est inadmissible de prétexter l’affaire du métalangage pour liquider un certain nombre de savoirs, qui ne plaisent pas aux tenants d’une certaine tradition. D’ailleurs, ces détracteurs ont une très mauvaise évaluation des choses : les mots « morphème », « syntagme », « phonème » sont pour eux des horreurs alors que le métalangage de la grammaire traditionnelle (COD, COI, complément d’agent…) leur semble très clair. Et pourtant, demandez à un élève de vous définir ce que signifie « objet » ou « direct » dans le COD par exemple, vous aurez des surprises ! Je crois que le problème, c’est qu’on a besoin d’une véritable réforme de tout l’appareil grammatical et terminologique.

Il est néanmoins surprenant qu’un des pères du formalisme et un des plus ardents défenseurs de ce métalangage, Tzvetan Todorov, revienne sur ses positions. Dans son livre « La Littérature en péril », il dénonce sans détours les excès du formalisme et ses dégâts dans l’enseignement…

Il a le droit de changer Todorov ! Il a été un structuraliste trop orthodoxe défendant le caractère immanent du texte (le texte se suffit à lui-même, ndlr) et sa « clôture ». Or, Todorov s’est rendu compte que les textes étaient écrits par des individus, inscrits dans un contexte historico-géographico-culturel. Ces changements trop brutaux ne sont pas bons ; au lieu de bien réfléchir au statut de l’oeuvre littéraire, ils ne font qu’inverser la tendance. On passe ainsi du textualisme absolu à une dissolution sociologique du texte. Il vaudrait mieux repenser la littérarité de la littérature.

Entre ces deux extrêmes que vous décrivez, quelle serait alors la position équilibrée ?

On ne peut séparer le sens et la forme. Les élèves doivent maîtriser les éléments scripturaux de base, ne serait-ce que pour savoir à quel genre ils ont affaire : roman, essai, article de presse etc. Puis ensuite savoir identifier les valeurs : tout ne peut être mis sur le même plan. Si, à un certain niveau, l’élève doit savoir tout lire, cette diversification n’implique pas la dissolution des spécificités voire des hiérarchies.

Si l’on songe à la poésie, le fond et la forme sont en effet absolument indissociables…

Oui, c’est évident, l’un ne va pas sans l’autre. C’est sur cela qu’il faut travailler, sur la forme-sens, et il faut arrêter ce dialogue absurde entre les formalistes d’un côté et les culturalistes de l’autre. La langue et la littérature vont de pair : les formes produisent du sens. Par exemple en classe, on peut tout autant faire un cours purement grammatical sur la place de l’adjectif que l’étudier dans un texte de Verlaine. Les implications ne sont pas les mêmes : il y a les spécificités du système, la langue, et celles du discours, de l’œuvre. Il faut éviter une étude mécaniste de la langue, mais aussi éviter une étude littéraire qui fait du texte un prétexte à discussion de toute nature. Car en voulant absolument éviter le formalisme, on peut courir le risque d’instrumentaliser la littérature.

D’après vous, si l’enseignement adopte réellement cette position équilibrée, les élèves reprendront-ils goût à la littérature ? Et les études littéraires attireront-elles à nouveau les étudiants ?

Pour ramener les étudiants vers les études littéraires, je crois qu’il faut surtout mieux les informer sur les avantages d »une culture littéraire (et philosophique impliquant les sciences humaines) en termes de débouchés professionnels. Il y en a, et on l’ignore, c’est cela le problème ! Pour ce qui est du goût de la littérature, il ne faut pas le confondre avec celui de la lecture. De futurs étudiants en sciences humaines par exemple lisent, mais autre chose : des essais, des journaux… Les élèves doivent être de toute manière confrontés à une grande diversité de textes, littéraires et non littéraires. On le voit, le problème de la désaffection des jeunes pour la littérature, pour le texte littéraire, ne se réduit absolument pas au problème du métalangage, comme l’insinuent les détracteurs. D’ailleurs, beaucoup d’enseignants ne l’utilisent guère en classe, et on décrit sur la base de certains programmes et manuels une situation « répulsive » qui ne correspond pas, loin de là, aux pratiques réelles des enseignants.


*Didactique des Langues, des Textes et des Cultures. Jean-Louis Chiss est par ailleurs membre de l’AFEF (association française des enseignants de français) et ancien rédacteur en chef de sa revue « Le Français Aujourd’hui » Didactique des Langues, des Textes et des Cultures