Un enseignant est-il en mesure de suspecter un cas d’abus sexuel sur un élève ou doit-il attendre une plainte directe pour réagir ?

Les révélations spontanées, les plaintes directes sont très rares. Il revient donc à l’enseignant de savoir déceler les cas d’abus tout en faisant preuve d’une extrême prudence. En maternelle, la révélation peut se faire au détour de certains mots confiés à un camarade. Au collège, l’information se glisse parfois entre les lignes d’une rédaction. Il n’y a pas de règle absolue même si, le plus souvent, c’est un comportement inhabituel, une attitude gênante qui vont mettre l’adulte sur la voie. Mais attention de ne pas tirer de conclusions hâtives d’un comportement particulier (masturbation, jeux sexuels infantiles…) sans s’être demandé s’il est en accord ou pas avec le développement psycho-sexuel de l’enfant. Une tâche d’autant plus difficile que la victime manifeste des troubles évocateurs (mutisme, agressivité, décrochage, surinvestissement scolaire…), non des troubles spécifiques. Et que les manifestations post-traumatiques sont souvent différées : un enfant maltraité dans ses premières années ne craquera qu’à l’adolescence.

Précisément, comment l’enseignant doit-il s’y prendre pour recueillir le témoignage de la victime et quelle est alors la conduite à tenir ?

Quel que soit le cas et ils sont tous singuliers, l’enseignant ne doit jamais rester seul. Une fois la révélation des faits, il passera le relais au personnel médico-social. Lors de l’écoute de l’élève, du constat brut, l’enseignant ne doit pas parasiter cette parole par des reformulations, des interprétations, des questions biaisées. Rester au plus près de ce qu’il a vu, entendu, constaté. Mais aussi ne pas paraître effrayé, dégoûté, faute de quoi l’enfant se sentira sale, abîmé, repoussant. C’est une distance juste à trouver : ne pas se laisser déborder par l’événement sans pour autant le banaliser. On parle d’un lien humanisant avec l’enfant. Il faut aussi tenir compte du contexte d’emprise, surtout quand il s’agit de suspicion, faire attention aux mots employés pour désigner l’auteur des abus et ne pas stigmatiser la victime. Il est aussi important d’expliquer à l’élève que l’on ne peut pas être le dépositaire unique de son lourd secret et que l’on va en avertir un professionnel de la santé.

En quoi consistent justement les procédures de signalement ?

Il existe deux types de procédure : le signalement à l’autorité judiciaire et à l’autorité administrative. On a coutume de saisir le procureur de la République pour les cas de danger immédiat (viol dans un établissement scolaire, situation incestueuse) et le président du conseil général pour les autres cas (attouchements, comportement sexuel agressif…). Ceci étant, la majorité des inspections académiques dispose d’une cellule maltraitance qui coordonne l’ensemble des signalements. On recommande à tout enseignant confronté à un cas d’abus sexuel de demander à un médecin 4 d’établir une pré-évaluation le plus rapidement possible avant qu’il ne rédige le signalement. Il se peut qu’une assistante sociale ou l’enseignant lui-même établisse ce document. Mais l’idéal reste la signature du chef d’établissement ou du médecin scolaire.

Comment mettre en place une prévention active 5 auprès des élèves ?

Toutes les actions visant à renforcer la différenciation (respect de l’autre), la délimitation (respect de la loi et des limites) et la conflictualisation (verbalisation sans risque) sont à promouvoir en milieu scolaire. Il a été prouvé que les actions de prévention massive, sans suivi et en décalage avec les niveaux de développement psychosexuel, cognitif et psychoaffectif des enfants apportaient souvent les effets contraires de ceux escomptés. Un travail sur l’estime de soi et le respect de l’autre peut, par contre, être porteur. Le problème est que l’institution scolaire est parfois contradictoire : comment prôner le respect des corps quand, dans certaines écoles, on prête si peu d’attention à l’état des sanitaires dont on maintient les portes volontairement ouvertes ?

Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve

(1) Hélène Romano coordonne la cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) du SAMU 94 (CHU Henri Mondor, Créteil). Elle est psychologue responsable de la consultation spécialisée de psychotraumatisme de l’hôpital Henri Mondor.
(2) Docteur en psychologie, elle assure différentes formations auprès des professionnels de l’enfance dont les personnels de l’Education nationale. Elle est aussi chargée de mission à l’Association Française de Promotion de la Santé Scolaire et Universitaire (AFPSSU)
(3) « La prise en charge des enfants victimes d’abus sexuels » (Hachette Education, mai 2004). À paraître : « Guide d’entretien de l’enfant ou de l’adolescent supposé victime de maltraitance » (Entreprises Médicales, fin 2007) et « L’école face aux évènements traumatiques » (La Pensée Sauvage, 2008).
(4) Médecin scolaire, médecin conseiller technique de PMI…
(5) Voir la page dédiée à la protection de l’enfance sur le site Eduscol
(6) Centres Nationaux de Prévention et de Protection
(7) Voir la sélection des ressources « Prévention et traitement de la maltraitance et des violences sexuelles » publiée par l’ESEN (école supérieure de l’Education nationale), 2004