Quatre garçonnets de quatre ans exclus de leur école maternelle pendant une semaine pour avoir pratiqué des attouchements sur une camarade du même âge après lui avoir baissé la culotte… Les faits, survenus dans le Vaucluse en septembre dernier, avaient déstabilisé un village entier, piqué au vif un inspecteur d’académie et provoqué une tempête médiatique nationale. « Tournante », « tolérance zéro », dans la confusion, des mots lourds avaient été lâchés et des positions radicales instantanément prises : tantôt pour dénoncer les actes, tantôt pour réfuter la sanction. L’éveil sexuel des tout-petits, le rôle et la place de l’adulte dans ce développement, les limites et la loi étaient alors venus se rappeler, pêle-mêle, au bon souvenir de la communauté éducative…

Du jeu à l’agression

« Quelle que soit la nature de l’acte commis, il est très difficile pour un enfant fautif d’admettre, même après coup, être sorti du cadre du jeu. Parce que son geste a été « rigolo » pour lui, il n’a pu être qu’agréable pour l’autre… », remarque Delphine Devigny. Intervenante sociale à l’association Espace Femmes Geneviève D. (Haute-Savoie), la jeune femme diplômée de l’IEP de Grenoble a participé à l’élaboration d’un répertoire d’activités1 visant la promotion de conduites non sexistes entre filles et garçons de maternelle et de primaire : « Les p’tits égaux »2. « Ce manque d’empathie que l’on constate chez beaucoup d’élèves3 ne s’explique pas tant par l’âge des enfants que par la banalisation de petites violences quotidiennes inconsciemment minimisées par le regard de l’adulte », poursuit Delphine Devigny.

Sans associer une relevée de jupe à une agression sexuelle, l’intervenante évoque pourtant souvent ce geste – considéré comme inhérent au milieu scolaire – pour « libérer la parole » des élèves. « Les enfants doivent avoir conscience des limites de la réciprocité. Or un petit garçon a du mal à comprendre et à accepter qu’une petite fille lui dise non tout en souriant. En particulier si les adultes référents ne lui expliquent pas qu’il existe d’autres modes de communication et tolèrent, du simple fait qu’il soit un garçon, un comportement taquin. Lorsque les limites de l’acceptable ont été définies, alors l’inacceptable peut être puni. Mais la sanction, au lieu d’exclure l’enfant fautif et de le projeter dans des fantasmes d’adulte, doit lui permettre de mettre des mots sur son geste ».

Vers des rapports égalitaires

C’est indispensable pour son équilibre : le petit enfant doit pouvoir « explorer l’autre ». Mais il doit être en mesure de le faire de manière civilisée et respectueuse. Par le biais de jeux admis, de modes d’approche élaborés, de codes acceptés par la société. Afin de permettre aux enseignants d’établir des rapports égalitaires entre les élèves et d’éviter les situations de domination (tels certains jeux sexuels déviants), « Les p’tits égaux » revient précisément sur les moyens à mettre en place afin de développer chez les garçons une attitude respectueuse envers leurs camarades filles et aux filles de s’affirmer et de dénoncer une situation où elles se sentent abusées. Et inversement. Tout cela par le biais du dialogue et de la mise en situation.

La co-rédactrice du guide explique : « un enfant de cinq ans connaît déjà fort bien les stéréotypes sociaux de sexe : métiers, sports, droits… Ces acquis sont décelables dans le discours de l’enfant, mais aussi dans son attitude, comme, par exemple, dans sa facilité à prendre la parole en classe ». Or, pour n’autoriser, inconsciemment, aucun acte de domination physique, il semble primordial que l’enseignant ne banalise aucune manifestation de domination morale. « Pour que la différence sexuelle, positive et enrichissante, ne glisse vers le déséquilibre, il est important que l’adulte référent travaille sur ses propres représentations sexuées. Hélas on ne s’interroge guère sur les stéréotypes dans les IUFM », déplore Delphine Devigny. Elle conclut : « l’exclusion des quatre bambins du Vaucluse est pour moi la marque d’un grand sentiment d’impuissance. L’adulte devrait parfois accepter l’idée de ne pas avoir la réponse immédiate à tous les problèmes. La solution naît parfois de la parole des plus jeunes ».

Marie-Laure Maisonneuve
(1) Inspiré par des travaux menés en 1997 par la Direction de la santé publique de Montréal, ce guide a été réalisé à l’initiative de la Préfecture de Haute-Savoie (mission départementale aux droits des femmes et à l’égalité) en collaboration avec l’association Espace Femmes Geneviève D. et l’Inspection académique de Haute-Savoie
(2) www.lesptitsegaux.org
(3) Dans le cadre de son travail associatif, Delphine Devigny intervient en milieu scolaire pour débattre des relations filles-garçons et des représentations sexistes avec les élèves