Guy-Pierre Couleau : dans Les Justes de Camus, il y a une fracture entre terrorisme et résistance

Guy-Pierre Couleau met en scène Les Justes de Camus à l’Athénée à Paris (jusqu’au 26 mai). Cette pièce dense, très rarement représentée, est pour lui la « figure métaphorique du combat résistant face à la tyrannie ». Entretien.

L’écriture de Camus vous bouleverse-t-elle, particulièrement celle des Justes ?

Oui, son engagement et sa révolte, sa qualité d' »homme révolté » comme il l’a écrit et décliné, me bouleversent profondément. Il n’est pas si fréquent de rencontrer un auteur qui met l’engagement au coeur de son oeuvre. Avant de lire Les Justes, je ne connaissais pas Camus : j’avais seulement lu L’Etranger au lycée. J’ai lu Les Justes par hasard, c’est une des rares oeuvres dramatiques de Camus. (elles sont quatre en tout). J’ai senti qu’il y avait un vrai enjeu à faire entendre cette pièce, très peu mise en scène.

Dans votre mise en scène, on sent un vrai attachement pour les personnages, et le spectateur ressent une empathie, voire une sympathie pour eux. Est-ce lié à votre interprétation ou entièrement dû au texte de Camus ?

C’est vraiment de Camus que j’ai tiré cette empathie, voire cette sympathie. La dédicace de la pièce est d’ailleurs une citation de Roméo et Juliette qui parle d’amour. Camus montre, par le biais de cette citation, son attachement pour ses personnages, pour leur juste cause, leur « juste révolte ». Il commence à songer à écrire la pièce en 1947, au sortir de la Seconde guerre mondiale, durant laquelle il a été le rédacteur en chef de Combat. Les Justes sont la figure métaphorique du combat résistant face à la tyrannie, ce qui explique le véritable amour de l’auteur pour ses acteurs.

Cet attachement finit par devenir problématique : en tant que spectateur, on le ressent aussi très fort pour les personnages. Or ce sont des terroristes !

Oui, le mot pose problème, il n’a pas son sens actuel. Il s’agit ici des nihilistes russes de 1905, dont les noms apparaissent directement dans la pièce. Et il faut se rappeler aussi qu’en 1943, le groupe Manoukian, résistant, était considéré comme « terroriste » par les nazis. Il y a une fracture entre terrorisme et résistance.

Les enseignants qui souhaitent travailler sur la pièce avec leurs élèves doivent-ils alors prendre des précautions pour la leur présenter ?

Pour Camus, il n’y a pas de confusion. Il n’y a pas de justification du crime dans cette pièce. Il n’y a pas de justification du terrorisme. Les personnages sont seulement des êtres révoltés contre la souffrance et l’oppression. Ils sont quelques-uns à oser se dresser, à oser le payer de leur vie. Camus parle de justice, pas de terrorisme. Pas du terrorisme aveugle d’aujourd’hui. Au coeur de la pièce, il y a une problématique résistante, il faut être très ferme là-dessus. J’ai d’ailleurs écrit un texte sur la pièce qui s’appelle Le regard résistant.
Mais je reconnais qu’au début, j’étais moi-même mal à l’aise avec la pièce. Je me suis aussi demandé si Camus justifiait le crime. C’est une oeuvre très complexe, et c’est en la travaillant longuement que j’ai compris que Camus voulait donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

La pièce est intemporelle : car les êtres révoltés, ceux à qui on ne donne jamais la parole, traversent les époques. C’est ce que semble suggérer votre mise en scène, où les décors et les costumes ne s’inscrivent pas dans une époque particulière.

En effet, le combat des révoltés contre l’injustice est hélas ! toujours d’actualité. J’ai choisi un décor qui mélange un peu les époques, mais la vraie référence pour moi, ce sont les années 80. Ces années sont marquées par le terrorisme européen avec le groupe Action directe, directement issu des nihilistes russes.

Au niveau sémiotique, votre mise en scène crée une opposition très forte entre verticalité et horizontalité. Les personnages sont sans cesse debout, dans l’attente et la fatigue. Ils se disent souvent fatigués, épuisés. Or l’horizontalité, qui pourrait enfin marquer le repos, n’apparaît qu’à l’acte 4, lorsque Yanek dans sa cellule est au sol menotté, les pieds liés. L’horizontalité du repos est pour lui épouvantable, puisqu’il est attaché et roué de coups. De plus, il ne retrouve sa verticalité que dans la pendaison -ce qui marque peut-être un échec. Avez-vous volontairement insisté sur cette opposition pour révéler un sens plus profond de l’oeuvre ?

Cette remarque est tout à fait exacte. L’idée de la verticalité m’est venue dès le départ, et le décor qui s’est imposé à moi nécessitait la présence de murs infranchissables. A l’acte 5, Annenkov dit « la Russie est en prison, nous allons faire voler ses murs en éclats ». Les personnages font le choix de se tenir dignes, fiers, « la nuque raide » comme dit Dora à l’acte 3. Ils continuent de marcher, de se tenir droit, devant l’immensité du combat qu’il y a à mener.
L’effondrement, l’écroulement et le redressement du corps sont pour moi des éléments essentiels. L’acte 4 est pour moi l’acte de la torture. Morale en effet, mais pas seulement, même si cela n’est pas indiqué par Camus. Aujourd’hui, on ne peut s’en tenir à l’image de la torture morale. L’actualité nous montre, malheureusement, trop souvent des images de torture physique. C’est pourquoi Skouratov tape de toutes ses forces Yanek. Mais sa pendaison n’est pas un échec : sa verticalité est une libération, une réussite. D’autres viendront qui se réclameront du même combat et n’auront pas à payer le même prix, dit Dora à la fin. Le sens profond de la pièce, c’est que les personnages n’ont pas perdu, n’ont pas réussi. Ils ont mené un juste combat que d’autres mèneront ailleurs.

Pour travailler en classe

Un dossier très complet du CRDP de Paris sur la pièce, réalisé en partenariat avec l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, dans la collection Pièce (dé)montée.

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