Erwin Wagenhofer : Tout film consacré à la production des aliments ne peut être qu’un cri d’alarme

A l’occasion de la sortie le 25 avril prochain du film We feed the world, le marché de la faim*, Erwin Wagenhofer, le réalisateur, nous explique que le but de « la production industrielle agroalimentaire n’est nullement de nourrir la terre entière, mais d’engranger des profits ». Quitte à sacrifier 850 millions d’affamés…

Votre film montre que la production des aliments que nous, Européens, consommons tous les jours, coûte des milliers de vies humaines et ravage l’environnement. Est-il un cri d’alarme ?

Tout film sérieux qui se confronte au probème de la production des aliments ne peut être qu’un cri d’alarme. Et même s’il s’agissait d’une comédie (ce que l’hilarant comique français Louis de Funès a fait de façon magnifique dans L’aile ou la cuisse), cela devrait encore être un cri d’alarme.

La dimension éthique est-elle d’après vous totalement absente de l’industrie agro-alimentaire, comme certaines images de votre film semblent le suggérer (les enfants brésiliens mourant de faim à cause des cultures de soja d’exportation, l’élevage industriel des poulets)…

Mais les questions éthiques ne sont pas seulement absentes de l’industrie agro-alimentaire, elles le sont de la vie économique dans son ensemble et finalement aussi de la vie sociale! C’est pourquoi le film s’appelle « We feed the World » et non « They feed… », parce que nous sommes tous inclus dans ce processus, tous sans exception! Ce qui m’importe n’est toutefois pas la question de la culpabilité mais celle de la responsabilité. Nous devons apprendre à devenir responsables de notre façon d’agir au lieu de chercher la faute chez les « autres ». Cela paraîtra sans doute un peu curieux mais cela ne l’est pas. Puisque nous vivons dans une démocratie, nous pouvons décider si nos animaux (et nous avec) vont détruire la forêt amazonienne ou non! Nous pouvons forcer nos hommes politiques à voter des lois garantissant la souveraineté alimentaire des Etats avant qu’ils n’exportent massivement leur production. La plupart des 850 millions d’affamés de la terre vivent dans des pays où il y a assez à manger, comme au Brésil ou en Inde !

Que faire pour rétablir une certaine morale ? Faut-il, entre autres mesures, favoriser un retour aux méthodes « artisanales »? Votre film semble le suggérer (exemple des pêcheurs artisanaux en Bretagne ou des aubergines roumaines) …

Je crois que nous devons changer notre façon de penser. Cela commence par les concepts que nous utilisons. On s’adresse à moi, comme d’ailleurs à tout le monde, comme à un consommateur. Or je ne veux rien consommer, je veux juste utiliser quelque chose. Ce n’est pas qu’un autre concept, c’est une autre façon d’agir. Je veux utiliser des choses et souhaite que d’autres puissent à leur tour les utiliser quand j’aurai quitté ce monde. Et j’aimerais que, dans le temps où je l’ai utilisée, la terre soit devenue un peu meilleure et n’aie pas seulement été consommée. En aucun cas il ne s’agit pour moi de se priver de plaisir et de vouloir retourner à une époque préhistorique grise et terne, mais juste de mettre notre savoir énorme au service de l’homme et non de l’économie et de la soif du profit. L’économie et la technique, mais aussi la culture et les arts sont là pour être au service de l’homme, et non l’inverse.

Si l’on changeait les méthodes de production actuelles, pourrait-on encore se nourrir aussi bien dans les pays développés ? Aurait-on autant de choix et d’abondance ?

Eh bien, si après avoir vu le film, vous êtes toujours persuadés d’être bien nourri, c’est que je m’y suis mal pris. En effet, il ne suffit pas que les aliments (qui, soit dit en passant, n’ont le plus souvent aucun goût) ne contiennent pas de produits toxiques, parce qu’il est plus important de bien se nourrir que de se rassasier. A quoi cela rime-t-il qu’une pomme « bio » vienne du Chili et ait parcouru 14000 km en avion pour venir jusqu’à nous ? On compte 4 litres de kérozène par kilo de pommes bio. Et ensuite, on s’étonne d’avoir un débat sur le climat (au moment où je vous parle, l’ONU repousse la publication du rapport sur le climat, car les USA, la Chine et l’Arabie Saoudite trouvent qu’il va trop loin !!!). Il s’agit donc de regarder les choses avec précision et pas seulement le produit sur le rayonnage. Pourquoi ces informations ne figurent-elles pas sur les rayonnages ? Si les « consommateurs » savaient que pour produire un kilo de thon d’élevage, il faut pêcher 25 kg de poissons que l’on transformera ensuite en farine avant de leur faire parcourir plusieurs milliers de kilomètres jusque dans des fermes piscicoles de la Méditerranée, alors ils y réflechiraient sans doute à deux fois avant d’acheter du thon. Le fait qu’à l’endroit où ces 25 kg de poissons sont pêchés, devant les côtes d’Afrique de l’Ouest par exemple, la pêche locale traditionnelle s’en trouve ruinée et que les gens qui vivaient de cela depuis des générations se trouvent ainsi privés de toutes ressources, cela n’intéresse de toute façon personne chez nous en Europe. Mais cela n’est pourtant pas sans rapport avec le fait que des voitures brûlent dans les banlieues parisiennes et que des bateaux bondés de réfugiés mettent chaque jour le cap sur l’Europe par dizaines. Et puis qu’entend-on par « avoir du choix » ? On confond choix et disponibilité, abondance et excès. L’offre en produits alimentaires de base a dramatiquement chuté, précisément en raison de l’industrialisation, car il est beaucoup plus commode pour l’industrie agro-alimentaire de produire en masse un nombre limité de produits standardisés que d’offrir un large choix. Combien de sortes de tomates différentes avons-nous dans les rayons des supermarchés ? Trois ou quatre, mais en abondance et à n’importe quelle période de l’année, y compris quand ce n’est pas la saison des tomates chez nous ! En revanche, il existe dans l’agriculture biologique des centaines d’espèces de tomates différentes. La situation est encore plus dramatique pour les céréales, car on ne cultive généralement guère plus de deux ou trois sortes de maïs ou de blé chez nous en Europe. On estime qu’il existait en 1900 environ 11000 espèces de riz différents en Asie, aujourd’hui on n’en compte même plus une vingtaine !

Et pour nourrir la terre entière, comment ne pas recourir à une production alimentaire industrialisée à grande échelle ?

D’une part, je n’ai rien contre l’industrie ni contre le progrès, d’autre part le but de la production industrielle n’est nullement de nourrir la terre entière, mais d’engranger des profits. L’industrie ne recule même pas devant le fait de licencier ses propres employés, y compris quand elle fait des bénéfices. Justement parce que notre système économique a totalement déraillé et perdu l’essentiel de vue. En conférence de presse, on voit des dirigeants d’entreprises annoncer des bénéfices de plusieurs milliards d’euros – sur lesquels, soit dit en passant, ils ne paient même pas d’impôts – puis annoncent dans la même conférence de presse qu’ils vont licencier des milliers de personnes afin d’augmenter encore les bénéfices à court terme. J’ai quelque chose contre cela, je l’admets, pas contre le progrès technique en lui-même ! Et puis qu’est-ce qu’un progrès qui voit s’amonceler des morts de faim ?

Votre film suscite-t-il des réactions ? Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

Le film a suscité d’énormes réactions, je peux vraiment l’affirmer aujourd’hui, il y a eu une onde de choc ici en Autriche. Et ce qui me réjouit particulièrement, c’est que de nombreux jeunes se sentent maintenant concernés par ce problème. Et c’est une conséquence directe de cela que même la « grande politique » ne puisse aujourd’hui plus fermer les yeux devant le problème. Dans son discours à la nation de l’an dernier, le chancelier autrichien Schüssel a pris position par rapport au film, au Bundestag allemand, une séance a été interrompue pour discuter du film, etc. Ici à Vienne, certaines boulangeries ont changé leur stratégie de vente et vendent le pain moins cher juste avant l’heure de la fermeture, ou bien le vendent à moitié prix le lendemain, il y a donc quelque chose qui bouge. En ce qui me concerne, je ne suis ni un optimiste ni un pessimiste, je suis un « possibiliste », c’est-à-dire que je crois à la possibilité d’un autre monde.

                                             Propos recueillis par Sandra Ktourza
                                                      Traduction : Stéphane Gödicke

 

Synopsis : Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destruction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche, Graz… Environ 350 000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique latine, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d’un quart de la population de ces pays souffre de malnutrition chronique. Chaque Européen consomme annuellement 10 kilogrammes de légumes verts, irrigués artificiellement dans le Sud de l’Espagne, et dont la culture provoque des pénuries d’eau locales…

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose dans son mini-site dédié au film des dossiers pédagogiques en SES et en Géographie-ECJS.

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