En lisant votre livre, on se demande si finalement aujourd’hui, être président d’université, ce n’est pas mission impossible…

Je ne dirais pas que c’est une mission impossible, ce que fait le président d’université n’est pas mal, mais il pourrait faire beaucoup mieux. La légitimité de son pouvoir est très grande : elle repose sur la loi de 1984, qui établit un véritable régime présidentiel. Des éléments peuvent cependant l’entraver. Le mandat de président dure 5 ans. J’ai eu la chance pour mon mandat d’arriver à un moment où les conseils (les 3 conseils de l’université ndlr) venaient d’être élus, et d’être donc en harmonie avec eux pour les 5 ans à venir. Ce n’est pas toujours le cas : il y a souvent un décalage entre l’arrivée d’un nouveau président et l’élection des conseils. Ce qui s’avère peu propice à un bon fonctionnement. Par ailleurs, les membres des conseils n’ont pas forcément des avis convergents : l’université est composée d’un agrégat d’UFR ou de facultés, dont les intérêts ne sont pas les mêmes. L’UFR de sciences humaines n’a pas les mêmes besoins que celle d’informatique ou de droit. Dans les conseils, cela aboutit à des blocages et non à une dynamique autour d’un projet commun. Enfin, les conseils sont au nombre de 3 : ce qui est trop. De plus, leurs effectifs sont pléthoriques : se réunir à 35 ou 40, franchement, est-ce gérable ? Et il faudrait, dans leur composition même, inclure davantage de représentants du monde socio-économique, en particulier des représentants des collectivités.

Et également des représentants de l’entreprise ?

Bien évidemment, mais il faut alors totalement repenser le cadre du conseil universitaire. Car dans le cadre du conseil d’aujourd’hui, à 40, ils ne viendront pas. De plus, ils devront attendre longtemps avant d’arriver enfin aux points qui les concernent et de comprendre combien l’université s’est ouverte sur l’extérieur… On assiste à une kyrielle de débats, en CA par exemple, à n’en plus finir, sur des points microscopiques : services généraux, problèmes de maintenance ou réfection des ascenseurs. Il faut réduire le nombre de ces réunions, le nombre de personnes y assistant et y intégrer pleinement les représentants du monde socio-économique. C’est de cette façon que pourront être prises rapidement les décisions utiles. Car une université, c’est une entreprise : une entreprise du savoir certes, mais une entreprise quand même.

Que pensez-vous du rôle de la CPU, est-elle un soutien pour le président d’université ?

Je suis assez persifleur dans mon livre, mais l’existence d’une conférence des présidents d’université est très positive. La CPU permet au président d’université de sortir de son isolement et d’avoir une vue d’ensemble sur les problèmes. Le reproche que je formule à l’encontre de la CPU, c’est de ne pas suffisamment réussir à exporter ses débats en dehors des cabinets ministériels et des cercles d’experts. Car l’université touche tout le monde. Mais je sais qu’il est très difficile d’en faire l’affaire de tous les citoyens, et de réussir à interpeller les médias sur ce sujet.

Cependant, avec ses 20 propositions, la CPU a quand même réussi à sensibiliser l’opinion…

C’est vrai. On peut dire que l’université est plus sur le devant de la scène qu’auparavant. Mon livre en est un exemple : j’ai été noyé de médias ! Il est vrai aussi que mon titre est très provocateur… Mais l’essentiel est de faire parler du sujet.

Dans votre livre, vous menez aussi une réflexion sur le métier d’enseignant-chercheur. D’après vous, faut-il le redéfinir totalement ?

Il est dans la mission de l’enseignant-chercheur -c’est écrit dans son statut- d’avoir une responsabilité dans le suivi et l’orientation de l’étudiant. Mais cette mission ne peut être menée à bien pour deux raisons : premièrement, les enseignants-chercheurs ne disposent pas de locaux à l’université. Or, ils ne peuvent tout le temps recevoir les étudiants au bistrot du coin. Et deuxièmement, leur carrière se fonde uniquement sur la recherche. Ce n’est pas vraiment la faute du pauvre maître de conférence bac+12 qui démarre à 1700 euros, s’il souhaite un avancement rapide. Or il sait qu’il ne peut progresser qu’en écrivant des articles, non en encadrant ses étudiants.

Vous ne manquez pas non plus d’évoquer l’étudiant, de façon un peu paradoxale. Le niveau a baissé, on note parfois un réel manque de sérieux, mais l’étudiant n’est pas entièrement responsable. Il apparaît plutôt comme complètement « paumé ».

En effet, c’est la conséquence du désarroi complet dans lequel baigne l’orientation dans le secondaire. L’étudiant sort d’un système très encadré, celui du lycée, pour passer à une autonomie complète. Il ne peut s’y retrouver. Sans compter ceux qui viennent de milieux défavorisés, et qui ne bénéficient d’aucun soutien. L’absence d’orientation est une carence lourde de notre système, un échec énorme. Et cela touche aussi ceux qui réussissent et poursuivent de longues études universitaires, pour se retrouver ensuite sans emploi.

Pour vous le bon étudiant, c’est avant tout l’étudiant bien informé ?

Oui, bien informé, bien orienté, et aussi bien épaulé. Cela éviterait d’avoir chaque année 150 000 jeunes qui quittent le système éducatif sans diplôme, 80 000 jeunes en tout qui sortent de l’enseignement supérieur sans rien, sans parler des déqualifiés. Il faut faire de la réussite en première année d’université l’objectif numéro un, une véritable cause nationale. Actuellement, la situation en France est un désastre, car nous sommes recordman de l’échec en première année. C’est pourquoi j’insiste : l’étudiant doit être épaulé en 1ère année beaucoup plus qu’il ne l’est actuellement. Sans compter que le redoublement d’étudiants de 1ère année coûte chaque année au pays, vu le nombre, un milliard d’euros.

Etes-vous pessimiste pour l’avenir de l’université en France ?

Par tempérament, je ne suis pas pessimiste, je ne crois que dans le combat. Nous avons une cause extraordinaire à défendre : l’insertion professionnelle des jeunes. Elle doit être la 3ème mission de l’université, à côté de la formation et de la recherche. Toutes les générations qui pointent à la porte le réclament. Et elles ne nous feront pas cadeau de nos échecs, il n’y aura pas d’absolution. Avec cette pression derrière moi, je me sens optimiste. Le bouleversement viendra de la jeunesse. L’élan est possible.


* Fac : le grand merdier ? Pour en sortir : confidences d’un président d’université, éditions Anne Carrière, février 2007