Les petits sans-papiers de Carine

Carine enseigne à Aubervilliers, en banlieue parisienne. Lorsque deux de ses élèves sans-papiers ont été menacés de reconduite à la frontière, elle s’est mobilisée pour les aider…Encore aujourd’hui ses élèves « expulsables » risquent à tout moment de quitter leur collège, leur classe et leurs soutiens enseignants.

A 28 ans, Carine1 enseigne l’histoire et la géographie dans un collège d’Aubervilliers. Elle n’appartient à aucun mouvement de défense des droits de l’homme. Elle n’est pas non plus membre du Réseau Education Sans Frontières. Pourtant, lorsque deux de ses élèves sans-papiers ont été sous le coup d’un arrêté de reconduite à la frontière, elle a senti l’urgence de les aider.


 


« Humainement, la situation est horrible »


 


« Le premier cas auquel j’ai eu affaire cette année, c’était une élève de14 ans inscrite en 5eme, explique Carine. Ses parents, clandestins chinois, avaient été arrêtés puis placés en centre de rétention. Privée de ses parents, elle a été recueillie par le comité de soutien et de vigilance de la mairie. Mes collègues et moi avons pris connaissance de sa situation grâce à ce comité. Lorsque ses parents sont passés en jugement pour faire appel de la décision de reconduite à la frontière, nous avons décidé de faire grève et d’assister au procès afin de les soutenir ». Carine à ce moment-là ne sait pas qu’elle assistera à un autre procès, quelques semaines plus tard, celui des parents d’un élève de 15 ans dont elle est le professeur principal : « Lors d’un rendez-vous pédagogique avec ses parents, ils m’ont montré leur convocation au tribunal : j’ai ainsi appris presque par hasard qu’eux et leur fils étaient sans papiers ». Carine décide alors d’emmener une délégation de professeurs au tribunal pour défendre la famille. « En tant que fonctionnaire et en tant qu’enseignante, mon métier n’est pas de faire de la politique au sein de l’établissement, ajoute Carine. Je pense simplement qu’il s’agit d’une question de droit : ces mômes, qui sont par ailleurs de bons élèves, intégrés et sérieux, ont le droit d’aller à l’école, de construire un avenir qu’ils n’auront pas dans leur pays. La France est signataire de la Convention des droits de l’enfant. Alors appliquons-là ! ».


Dans son collège d’Aubervilliers, le soutien des professeurs et de la direction aux élèves sans-papiers est massif : « il n’y a eu aucune réunion, pratiquement pas de discussion : on s’est tous dit qu’il fallait faire quelque chose » souligne Carine. Faire quelque chose, cela veut dire, pour Carine et ses collègues, soutenir les élèves et leurs parents au tribunal. D’abord en étant physiquement présents (concrètement en allant aux procès en dehors des heures de cours en fonction des disponibilités de chacun). Ensuite en rassemblant et en apportant les preuves d’un suivi de scolarité pour démontrer que les enfants sont bien intégrés. « Humainement, la situation au tribunal est horrible : les avocats commis d’office ne prennent connaissance du dossier qu’une demi-heure avant le procès. On statue plus que sommairement sur le sort d’une famille » s’agace Carine.


 


Des regrets


 


Si Carine ne cache pas son soutien aux sans-papiers, elle n’en fait pas étalage. Les situations dramatiques vécues par certains élèves doivent rester à la porte de la salle de cours. « Moi, j’ai préféré ne pas en parler en classe, explique-t-elle. D’abord parce que je ne veux pas entrer sur le terrain politique. Ensuite parce que je pense que la situation des élèves sans papiers est assez dure comme cela sans qu’en plus on les stigmatise nommément. » Si le soutien des professeurs s’est avéré sans faille, du côté des parents d’élèves le constat est plus mitigé : « Les parents ne sont pas forcément au courant de la situation de ces élèves, précise Carine. Je crois qu’ils ne cherchent pas non plus à l’être. Certaines familles, déjà noyées dans des problématiques sociales lourdes, ne vont pas s’occuper des problèmes des autres ». Un peu désabusée, mais persuadée d’avoir fait ce qu’il fallait, Carine regrette simplement que son aide soit passé inaperçue aux yeux de la Justice : « Les deux procès ont validé les décisions de reconduite à la frontière. Même si les deux familles sont sorties libres du tribunal, elle peuvent du jour au lendemain être mises dans un charter après un simple contrôle policier ».


 


Hanna Mbonjo


(1) A sa demande, son nom de famille n’est pas cité.

Carine en 5 dates :

1978 : naissance


2001 : première année d’enseignement à Créteil


2002 : année de titularisation à Pierrefitte sur Seine


2003 : nommée à Aubervilliers


2006 : soutient ses élèves sans-papiers

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