Hors-série Relation parents/enseignants
Quand l’école implique les familles… (3/5)

Directrice de l’école maternelle Sonia Delaunay à Essey-lès-Nancy (Meurthe et Moselle), Marie-Rose Cornu fait de l’accueil des familles une priorité. Depuis plus de trois ans, elle mène un projet d’école expérimental1 visant à faciliter les relations avec les parents en faisant d’eux des "transmetteurs de savoirs".

Sur quoi repose ce projet ?

Soigner l’accueil des parents tout au long de l’année scolaire et créer un climat de confiance entre les familles et l’école ont toujours été, pour moi, des façons d’éviter les malentendus. Au fil des ans, cette volonté de transparence a pris corps pour devenir un véritable projet d’école ancré dans une lutte globale contre l’échec scolaire. Parmi les éléments susceptibles de favoriser les apprentissages en maternelle, l’autorisation de s’épanouir en classe, donnée de manière inconsciente par les parents, est déterminante. Il nous est donc apparu capital de restaurer la confiance perdue en l’école de ces pères et de ces mères stigmatisés par leur propre scolarité. Ainsi notre projet, basé sur une reconnaissance mutuelle des rôles des parents et des enseignants, s’appuie-t-il sur un double postulat : aucun parent ne se désintéresse de la scolarité de son enfant et tous les enfants peuvent apprendre.

Concrètement, en quoi consiste-t-il ?

Il comporte deux volets : l’accueil et les interventions. Tous les ans, en juin, au moment de la première inscription, nous invitons les parents à visiter l’école avec leur enfant et à passer, ensemble, quelques heures dans la classe. Le jour de la rentrée, les familles des nouveaux arrivants sont conviées à rester avec nous toute la journée. Dès le mois d’octobre, les parents assistent aux matinées de classe, à tour de rôle et tous y participent. Nous filmons, prenons des photos, racontons, écrivons dans le cahier de vie… Tout adulte sait ce que son enfant fait, apprend et vit en classe. Toute l’année durant, nous recevons les parents de 8h20 à 8h45 pour dialoguer un petit moment avec chacun tandis que les enfants sont en ateliers libres dans la classe. En marge de cet accueil quotidien et ritualisé dans toutes les classes, nous demandons aux familles de bien vouloir intervenir à l’école afin de nous présenter un métier, une passion, un savoir-faire… Dans l’année, nous organisons ainsi une vingtaine de séances2 lors desquelles un père, une mère, un oncle, un grand-père (…) vient nous expliquer comment peindre un mur, conduire un 36 tonnes, monter un bas de ligne, dessiner un portrait… En retour, certains nous invitent à aller découvrir leur lieu de travail avec les enfants. Nous sommes toujours surpris de voir combien les parents s’investissent dans l’organisation de ces visites qui comportent très souvent des ateliers pratiques spécialement pensés pour nous.

Quels changements avez-vous constatés dans l’attitude des familles et des enfants ?

Grâce à ce « partenariat », les parents comprennent mieux la réalité de notre travail et nous leurs conditions de vie. Du coup, ils arrivent à l’école à l’heure avec leurs enfants, préviennent en cas d’absence. Nous-mêmes sommes plus compréhensifs… Le respect est mutuel. À la grande surprise des parents, parfois réticents à intervenir en classe, l’échange est toujours fructueux. Nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour juger des bénéfices de l’expérience en termes de résultats scolaires3 mais les progrès des élèves, notamment en matière de langage, sont au-delà de nos espérances. Il suffit qu’un parent prenne la parole en classe pour que son enfant s’autorise à le faire. Ces interventions jouent un rôle de déclencheur. C’est pour cela que nous donnons priorité aux familles « sensibles » dont les enfants sont les plus en retrait au niveau langagier. Le vécu collectif que nous construisons jour après jour avec l’aide des parents, le langage de connivence qui naît dans l’école, nous permettent à nous, enseignants, de travailler les contenus disciplinaires en continuité avec cette culture commune.

Quels sont les enjeux de cette expérience ?

Le dialogue constant avec les parents permet d’élaborer des règles de vie école/maison qui ne se contredisent pas, ce qui est fondamental si l’on veut que les enfants se réapproprient ces principes. Cette forme d’implication permet en outre de redonner aux savoir-faire une importance non feinte qui vient appuyer les autres enseignements et réhabiliter le travail à l’école. Les familles entières, quel que soit leur « profil »4, sortent valorisées de cette expérience. Les témoignages filmés et enregistrés par le chercheur qui nous accompagne le prouvent. Enfin, les craintes des enseignants à l’égard des familles disparaissent à mesure que celle des parents s’estompent… Bref, ces nouveaux types de liens sont, je crois, un atout pour une meilleure compréhension du rôle de chaque partenaire dans la réussite de tous les élèves.

Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve

(1) Avec l’aide de Manuel Rodrigues Martins, psychologue, psychanalyste, maître de conférence en sciences de l’éducation à l’IUFM de Lorraine (auteur de nombreux travaux de recherche sur le lien école/familles), l’appui de l’inspecteur d’académie et le soutien de la municipalité d’Essey-lès-Nancy.
(2) Chaque séance dure entre 30 et 45 minutes. Le projet qui s’étend sur trois ans permet à chaque famille (l’école en compte environ 70) d’intervenir.
(3) Il faudrait pour cela que l’expérience se poursuive jusqu’aux évaluations du cours élémentaire.
(4) Cette école accueille des enfants issus de familles populaires et de classes moyennes.
(5) Suite aux diverses conférences et interventions menées par les instigateurs de cette expérience en lien avec les structures de parentalité du département de Meurthe et Moselle et le conseil général, une dizaine d’écoles de la circonscription de Lunéville est entrée dans un projet de partenariat école/familles.

Qu’exige ce type d’échanges ?

Si, dans l’absolu, ces échanges peuvent être généralisés à nombres d’écoles et d’établissements5, ils demandent une grande stabilité des équipes pédagogiques, une formation des personnels adaptée et, dans l’idéal, l’accompagnement d’un spécialiste. Ils nécessitent en outre que les enseignants n’aient peur ni de « montrer » ni de recevoir, acceptent de combattre le discours ambiant sur l’inégalité des chances et s’engagent dans un véritable travail sur la question de la réussite de tous les élèves quel que soit le milieu social d’origine…

Sommaire Hors-série

Associations des parents d’élèves : un rôle à conforter (1/5) >> >> article

La place des parents dans les instances scolaires (2/5) >> article

Quand l’école implique les familles… (3/5) >> article

Comment restaurer le dialogue ? (4/5) >> article

Comment gérer les parents ‘envahissants’ ? (5/5) >> article

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