Florian Henckel von Donnersmarck : ‘dans La Vie des autres, j’ai voulu montrer qu’il était possible de résister en RDA’

A l’occasion de la sortie en salles de La Vie des autres, nominé aux Oscars, meilleur film, acteur et scénario aux European Film awards, le réalisateur allemand Florian Henkel von Donnersmarck nous accorde une interview exclusive. Il revient avec nous sur la vie –ou plutôt la non-vie- artistique en RDA.


Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ? Avez-vous vous-même vécu en RDA, avez-vous des proches y ayant vécu ?

A l’époque racontée dans le film je vivais à Berlin-Ouest. Mais mes parents venaient tous les deux de l’Est, et toute leur famille était restée de l’autre côté. Nous étions bien obligé de vivre avec cette réalité, mais nous n’avons jamais vraiment pu nous y habituer. On m’a reproché de faire ce film, n’ayant pas été moi-même une victime de la STASI, et n’ayant pas vécu en Allemagne de l’Est. Mais si ç’avait été le cas, je pense qu’il m’aurait été très difficile d’avoir un point de vue objectif, de trouver le ton juste.

Dans votre film on assiste à la fin de la RDA, qui disparaît sans laisser de traces… Tout ce qu’il reste, c’est un livre et une partition de musique… Finalement, n’est-ce pas une métaphore pour dire que l’art seul est invincible : lui seul transforme les hommes (Wiesler pleure en écoutant Dreyman jouer la sonate), car lui seul contient une vérité qui va au-delà de l’Histoire ?

Ce que je voulais montrer avec ce film, c’est que l’art véritable ne peut pas exister sous un régime dictatorial. Si vous faites le bilan de 40 ans de production artistique en RDA, rien ne surnage vraiment. Les œuvres n’ont plus d’autre intérêt qu’historique. Parce que l’art est-allemand n’était pas un art libre, donc un art vrai. Quand vous y pensez, il s’agit d’un gâchis incroyable. La censure est insidieuse, elle finit toujours par se muer en auto-censure : les artistes, consciemment ou pas, n’osent plus écrire des œuvres qui risqueraient de déplaire au pouvoir. Ils se limitent au « politiquement correct » (l’expression vient du vocabulaire stalinien). L’état totalitaire et l’art s’excluent mutuellement, car chacun prétend à l’absolu.

En tant que spectateur, on se pose inévitablement une question : pourquoi tous ces artistes ne sont-ils pas partis ? Pourquoi Dreyman et Christa-Maria n’ont pas fait carrière à l’Ouest ?

La majorité des artistes était ainsi : très peu finalement se sont révoltés, ont songé à partir. Il y a une chose que l’on doit se représenter sur les intellectuels et les artistes de la RDA : c’était un groupe soigneusement sélectionné par l’Etat, sans d’ailleurs qu’ils en aient eux-mêmes conscience. La STASI repérait dès l’université, voire dès le lycée, les jeunes talents artistiques. Elle s’employait à favoriser la carrière des plus malléables, pour en faire des artistes « officiels », et à décourager ou dissuader les plus originaux ou les plus turbulents. Pour prendre une métaphore horticole, ils sélectionnaient les pousses les plus dociles, et arrachaient systématiquement les « mauvaises herbes », avant que celles-ci ne se développent, et aient la force de leur résister. Or ce sont justement ces « mauvaises herbes » qui auraient pu faire de grands artistes. Les artistes « officiels » avaient l’impression d’être à la pointe de la provocation et de l’insolence, sans se douter qu’ils avaient été choisis justement pour leur modération.

Vouliez-vous en quelque sorte rendre hommage aux artistes brisés par la dictature, ou à travers votre film, à certains artistes que vous connaissez ?

C’est plutôt aux héros ordinaires comme Wiesler que je voulais rendre hommage. Les artistes de l’ex-RDA font figure de victimes aujourd’hui, mais ils ont largement profité du système, sélectionnés et protégés par l’Etat qu’ils étaient. Ce n’est pas parce que ces gens étaient victimes de la surveillance policière de la STASI qu’ils n’étaient pas également coupables de soutenir le système. Ils avaient de plus une grande responsabilité vis à vis de la population, qui cherchait des figures charismatiques auxquelles s’identifier.

Revenons au personnage de Gerd Wiesler. Aurait-il pu exister -ou a-t-il existé- au sein des cadres de la STASI ?

Comme les autres personnages, Gerd Wiesler est un personnage fictif. Mais de tels hommes ont existé, comme le Schindler de Spielberg a existé ! Il s’agit évidemment d’une infime minorité, des exceptions qui confirment la règle, mais pour moi ce n’est pas le plus important. Cela ne m’intéresse pas de savoir si cela s’est passé ou pas, ce qui m’intéresse c’est de montrer qu’il est possible de résister. Il s’agit de dire : voilà comment on peut se comporter. A lui tout seul, un homme peut faire une grande différence.

Que sont devenus ces artistes officiels, et les dirigeants de la STASI, une fois le régime effondré ? Ont-ils conservé ensuite une réelle notoriété, ont-ils été punis ? Dans le film, après la chute du régime, l’ex-ministre Hempf semble ne pas être inquiété…

La justice n’a pas été totalement rendue sur cette période, c’est une évidence. Des gens comme l’ex-ministre Hempf retombent toujours sur leurs pieds, ils s’en tirent sous n’importe quel régime. On pourrait ressentir une certaine amertume à voir Wiesler occuper un emploi subalterne, à vivre chichement alors que Dreyman et Hempf vivent dans l’aisance. Mais la vraie victoire c’est une victoire morale. Je pense que Wiesler a trouvé une paix que Hempf ne connaîtra jamais. Il existe quelqu’un quelque part qui sait qu’il a agi en juste, qu’il n’a pas été qu’un bourreau de la STASI. C’est pour lui la plus grande des récompenses…


 


 


Propos recueillis par Vital Philippot et Sandra Ktourza


 


 


La Vie des autres : 1984, Allemagne de l’Est. L’auteur à succès Georges Dreyman et sa compagne, l’actrice Christa-Maria Sieland, sont considérés comme faisant partie de l’élite des intellectuels de l’Etat communiste, même si, secrètement, ils n’adhèrent pas aux idées du parti. Le Ministre de la Culture, amoureux de Christa, va chercher à évincer Dreyman. Il le fait donc épier nuit et jour par un agent de la STASI, Wiesler. Mais Wiesler évolue au fil de l’enquête et, de plus en plus fasciné par le couple d’intellectuels, finit par les protéger…

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose dans son mini-site dédié au film, deux dossiers pédagogiques très complets en allemand et en histoire.

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