Daratt de Mahamat-Saleh Haroun : ‘au Tchad, la vengeance ne doit pas être le seul présent possible’

Prix spécial du jury au Festival de Venise 2006, Daratt* raconte, dans le Tchad d’aujourd’hui, l’histoire d’un adolescent parti venger son père. Dans un pays décimé par la guerre civile, Atim est envoyé par son grand-père chez Nassara, le meurtrier de son père, pour le tuer. Mais il fera un choix inattendu. Mahamat-Saleh Haroun, réalisateur du film, nous explique en quoi ce choix, symbolique, est le seul qui puisse sauver son pays et aider à le reconstruire.

Votre film se passe au Tchad de nos jours. Pourriez-vous resituer le contexte politique et historique dans lequel évoluent les deux personnages principaux ?

Le film se passe aujourd’hui, dans un climat où un lourd passé oblitère en quelque sorte le présent. Le passé a laissé des traces, celles de la guerre civile. Elle a commencé en 1965, suite à la révolte de quelques paysans dans le Centre-Est du pays, qui en avaient marre des impôts excessifs. Ils se sont révoltés contre les autorités locales, ils ont blessé des soldats et tué un sous-préfet, puis se sont réfugiés dans la montagne, pour entrer en rébellion. Ensuite le mouvement s’est politisé, avec à sa tête un homme qui a créé le Front de libération national du Tchad. En 1979, ces rebelles et d’autres différentes factions arrivent à N’djamena, et amènent avec eux la guerre civile au centre même du pouvoir. Il y a eu des cessez-le-feu, mais de 1965 à 2006, cette guerre a fait beaucoup de morts. Le problème est que ces mouvements de rébellion comprennent plusieurs tendances, opposées idéologiquement, et que les uns prennent le pouvoir puis sont chassés par les autres. Il y a ensuite des espèces de ralliements, les soldats en difficulté dans une faction ralliant le gagnant. Ainsi certains hommes, après des crimes, se retrouvent finalement à la tête de l’autre mouvement. On a l’impression d’être dans un cercle infernal. Dans ce contexte, comme on ne sait pas comment s’en sortir, j’ai, par la fiction, inventé une sorte d’amnistie qui n’a jamais eu lieu. De toute évidence, il y a une amnistie de fait qui se traduit par une impunité.

Nassara justement est un personnage emblématique de cette impunité. Malgré ses crimes, il vit en toute tranquillité. Existe-t-il aujourd’hui au Tchad de nombreux « Nassara » ?

Oui, ils sont plusieurs, ils sont souvent devenus des commerçants qui vivent en toute tranquillité. Aucune autorité ne les condamne, et on assiste à une véritable faillite de l’état dans la gestion de cette tragédie. De toute façon, je me suis inspiré d’une réalité présente dans le pays. Et qui me touche aussi personnellement. J’étais là-bas en 1979, j’ai été blessé en recevant une balle perdue. Un des mes voisins a été arrêté pour être fusillé, parce qu’il appartenait à l’ethnie d’un homme ayant préparé un coup d’état. Ce voisin a été emmené avec plusieurs autres hommes de son ethnie pour être exécuté. Ils ont tous été fusillés, lui par miracle en a réchappé, en faisant le mort. Il me dit qu’aujourd’hui il côtoie à N’djamena ces hommes qui ont voulu le tuer, et qui vivent sans être inquiétés. Ce qui m’a poussé à écrire, ce sont les victimes qui souffrent en silence.

Votre film commence d’ailleurs par l’annonce, à la radio, d’une amnistie pour les criminels de guerre. Est-ce réel ?

Non, j’ai inventé cela pour mettre en avant cette injustice et cette impunité. Comment gérer la douleur de ceux qui souffrent au quotidien, comment accepter de partager le même espace avec ceux qui vous ont détruit ?

Et des « Atim », des adolescents orphelins qui essayent de vivre avec cette douleur, en rencontre-t-on beaucoup ?

Oui, par exemple un de mes oncles a été arrêté sans raison. Il n’est jamais resorti de prison. On ne sait pas pourquoi il a été arrêté et tué. Son corps n’a jamais été retrouvé, la famille ne peut donc pas faire le deuil. Mes cousins souffrent terriblement, mais leur pudeur et leur noblesse de caractère font qu’ils ne parlent pas, qu’ils gardent tout pour eux.

D’ailleurs dans votre film, Atim parle peu…

Oui, il a quelque chose d’indicible en lui. Il parle peu avec Nassara, car une incommunicabilité fondamentale existe entre eux : il y a un cadavre qui les sépare. Il aimerait comprendre pourquoi Nassara a fait ça, mais même son grand-père ne veut pas lui donner d’explication. Souvenez-vous de cette image terrible où le grand-père transmet à Atim le pistolet, on sent à sa manière de caresser le pistolet que lui-même a participé à cette guerre civile. Le grand-père sait, mais il ne répond pas à son petit-fils. Il lui donne une mission à accomplir. Le problème actuellement au Tchad, c’est que si la vengeance est le seul présent possible pour des tas de jeunes, c’est une spirale de la violence sans fin. Rien ne l’arrête, dans la mesure où il n’y a aucune justice institutionnelle.

Pour rétablir la paix, il est donc indispensable de transcender le passé ? Mais est-ce possible ?

Non, ce n’est pas possible. Le film s’ouvre donc sur une utopie. L’utopie permet de se mettre en mouvement et d’avancer. Politiquement, s’il y a un avait dans mon film un discours, ce serait celui d’ouvrir un chantier d’utopie. Pour revenir aux personnages, chez Atim, transcender le désir de violence passe par une prise de conscience, mais chez Nassara, je ne suis pas certain qu’il ne serait pas prêt à recommencer. Lui est dans une sorte de déni de son passé, ce qui est une forme d’irresponsabilité. La prise de conscience d’Atim a lieu dans cette scène où il arrive pour la première fois chez Nassara et où il voit sa femme enceinte. Le père d’Atim a été tué alors que sa mère était enceinte : la configuration du trio était la même que chez Nassara. Le trio formé chez Nassara aurait pu être le point de départ du film. Or Atim marque son refus d’être l’héritier de cette histoire-là.

Vous avez parlé d’utopie. Atim et Nassara reconstruisent une réalité. Atim construit celle de l’exécution fictive de Nassara, à la fin du film, et Nassara celle d’un lien familial en voulant faire d’Atim son fils adoptif. Finalement, ils ne peuvent vivre l’un et l’autre qu’au travers d’une reconstruction de la réalité, donc d’une utopie, le réel n’étant pas acceptable.

Oui, c’est tout à fait le sens du film. Chacun essaie de se construire pour échapper à la réalité. Nassara est hanté par les fantômes, ils sont très présents dans le film. Le cadavre du père est entre les deux. Pour qu’ils puissent partager le même espace, ils doivent passer par la fiction. C’est l’imaginaire qui permet de construire une forme d’avenir possible. Et pour le pays, il s’agit de l’imaginaire d’un destin commun.



Propos recueillis par Sandra Ktourza




*en salles le 27 décembre

Pour travailler en classe

L’Agence Cinéma Education propose un mini-site pédagogique sur Daratt, avec entre autres un dossier co-rédigé par une enseignante de Philosophie et une enseignante de Français.

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