« Jusqu’en 1989, dit-elle, nous avons subi une absence de mémoire programmée ». Wieslawa Mlynarczyk, 50 ans, est originaire de la petite ville de Skarzysko-Kaminenna, à une centaine de kilomètres au sud de Varsovie. Elle fait ses études à Kielce, là où, en 1946, alors que la guerre était finie, des Polonais ont assassiné une quarantaine de Juifs. « Cela, personne ne nous l’a dit, à l’époque de la Pologne communiste. » Wieslawa Mlynarczyk découvre la tragédie de ce pogrom révélée au grand public à la fin des années 1990 : à côté de ses activités de professeur de littérature polonaise, elle se passionne alors pour le sujet, prend part à des conférences, publie des articles, organise des séminaires… Elle se rend compte que l’enseignement officiel est loin d’être suffisant. En 2001, elle est embauchée par l’IPN – l’Institut de la Mémoire nationale, pour développer des projets pédagogiques sur le thème de la Shoah dans toute la Pologne.


 


En plein cœur du ghetto de Varsovie


 


L’enseignante n’abandonne pas ses élèves pour autant : elle continue de donner huit heures de cours par semaine au lycée Aleksandra Fredry, qui se trouve en plein cœur de l’ancien ghetto de Varsovie, où elle constate encore aujourd’hui les dégâts d’une historiographie sélective : « La plupart des parents de mes élèves ne savent pas que le ghetto était ici. Parfois, ils me demandent : « pourquoi est-ce que vous enseignez autant de choses sur les Juifs ? «  Car chaque année, Wieslawa Mlynarczyk diffuse dans son lycée un film sur le ghetto, puis un film sur Auschwitz. « Les élèves sont horrifiés. Ils découvrent une partie de leur histoire qu’ils ne connaissaient pas. » Passé l’épreuve de la découverte, ils posent des questions : « Ils veulent comprendre ; pour eux, c’est une évidence qu’il faut en parler. » Puis l’enseignante les emmène dans des musées, à l’Institut historique juif de Varsovie, invite des conférenciers en cours… Vaste programme, dans une Pologne où le premier ouvrage pédagogique complet sur la question (Holocauste. Comprendre pourquoi) paraît seulement en 2003. Il y a deux ans, la professeur infatigable a même créé dans son lycée une exposition avec ses élèves sur l’histoire du ghetto qui fait désormais référence parmi les lieux de la mémoire juive à Varsovie.


 


Rencontrer, écrire et discuter


 


Mais du haut de son mètre soixante, Wieslawa Mlynarczyk n’est pas du genre à contempler ce qu’elle a fait. Cette femme énergique fourmille de projets en permanence : avec l’IPN, elle organise des rencontres entre lycéens polonais et israéliens (« Des deux côtés, il y a des préjugés et des malentendus »), prépare du matériel pour les enseignants et ceux qui vont le devenir… Elle est d’ailleurs la coauteure de deux épais dossiers1 à usage pédagogique, l’un sur « la vie des juifs polonais au temps de la Seconde Guerre mondiale », l’autre intitulé « Auschwitz, mémoire pour le futur ». Certes, il reste encore beaucoup de travail à faire sur la question, mais la démarche de Wieslawa Mlynarczyk porte ses fruits : désormais, il existe en Pologne un groupe d’enseignants2 qui se réunissent régulièrement pour discuter de leurs approches pédagogiques de la Shoah.


 


Amélie Poinssot


 


(1) Les dossiers pédagogiques sont disponibles en polonais à L’Institut de la mémoire nationale : Institut Pamieci Narodowej Komisja Scigania Zbrodni przeciwko Narodowi Polskiemu Biuro Edukacji Publicznej Pl. Krasinskich 2/4/6 00-207 Warszawa Pologne. Tél. 0048 – 22 530 86 46 ou le site : www.ipn.gov.pl


(2) Le groupe d’enseignants est lié au Bureau d’éducation publique (Biuro Edukacji Publicznej) de l’Institut de la mémoire nationale.