Bernard Menez : ‘Mon passé d’instituteur est revenu à la surface’

Bernard Menez, seul en scène, interprète actuellement, de façon drôle et touchante, un instituteur et ses élèves dans J’espérons que je m’en sortira. Cette pièce, adaptée d’un livre de Marcello d’Orta, repose uniquement sur des rédactions authentiques d’enfants napolitains des années 80, recueillies par l’auteur, lui-même instituteur. Bernard Menez nous explique pourquoi cette pièce l’a séduit et pourquoi il a choisi de la jouer.

Vous avez bataillé pour que cette pièce soit jouée à Paris. A quelle occasion l’avez-vous découverte ?

Dans le cadre de l’ADAMI, où j’ai été élu administrateur par mes pairs, j’ai été envoyé en mission au festival d’Avignon en 2002. Au milieu de toutes les affiches de théâtre, celle de la pièce J’espérons que je m’en sortira -avec un petit enfant coiffé d’un bonnet d’âne- a retenu mon attention. J’ai donc été voir le spectacle. J’ai tout d’abord été agréablement surpris du texte proposé, et de plus j’ai eu le plaisir de voir qu’il y avait du monde, alors que la personne qui jouait n’était pas du tout connue ! Et autre bonne surprise, pendant le spectacle, je regardais de temps en temps les spectateurs et je voyais la tête des gens, avec un sourire permanent. De plus, dans les moments interactifs, ils jouaient le jeu facilement. En sortant, les gens étaient très contents, ils parlaient de la pièce. J’ai eu la sensation qu’il s’agissait d’un spectacle que l’on n’oubliait pas sitôt vu. C’est pourquoi je me suis dit : « et si je la jouais moi ? ».
Mon passé d’instituteur est revenu à la surface.

Justement, pour jouer le rôle de l’instituteur, avez-vous puisé dans votre passé ?

Oui, peut-être dans l’interprétation, dans la façon dont je m’adressais aux élèves. J’ai été instituteur remplaçant, et depuis l’âge de 15 ans, moniteur de colonies de vacances. Pendant des années, j’ai enseigné la journée et fait du théâtre le soir. Puis le théâtre a pris plus d’ampleur. J’ai également fondé la compagnie Sganarelle avec un camarade et nous jouions des pièces en illustration des cours de collège et de lycée, dans les classes de la région parisienne. Je connais donc bien l’univers de l’enseignement.

Cette pièce est pour vous la synthèse de toutes vos expériences, celle du théâtre et celle de l’enseignement.

Toutes non, mais cela me remémore en effet une partie de mon passé. Cependant, quand je joue, je n’y pense pas. Je suis d’ailleurs instituteur, puis élève à tour de rôle dans la pièce. Si le rôle d’instituteur est naturel pour moi, celui d’enfant l’est moins. Je ne veux pas ridiculiser les élèves, et je veux que le spectateur ne se pose pas de questions lors des transitions entre les divers personnages. Les élèves sont très touchants dans la pièce. Leurs copies traitent de thèmes souvent drôles, mais graves aussi : pauvreté, enfance battue, maladie des parents, drogue. Leurs difficultés et leurs souffrances sont finalement celles de bien des élèves… La pièce se passe dans les années 80, dans le Sud de l’Italie, ce qui est l’équivalent des années 50 en France. Les élèves racontent les choses à leur manière, avec une grande maturité. Repensez par exemple à leur analyse, en géographie, de la Suisse, avec quelques phrases bien senties. Le contenu de ce qu’ils disent, à travers la maladresse des mots, est aussi fort que les discours politiques d’aujourd’hui. Je dirais que leur langage est à la fois pertinent et impertinent.

Vous avez de l’affection pour eux ?

Si un enseignant n’a pas une sorte d’affection pour ses élèves, il faut qu’il change de métier. Avoir une affection pour ses élèves, c’est évacuer le problème de l’autorité. Quand les élèves sentent que vous êtes là pour améliorer leurs connaissances, ils ont moins envie de « déconner ». On sent dans la pièce un grand respect mutuel entre l’enseignant et les élèves. Oui, et elle est construite en ce sens : pendant les 10 premières minutes, le spectateur ne sait pas exactement qui je suis, professeur ou élève. Et au fil de la représentation, les spectateurs deviennent des élèves à part entière, ce qui fait qu’elle repose sur une réelle interactivité.

Le spectateur – qui participe pleinement- perçoit une image très positive de l’école, à contre-courant de l’actualité. N’est-elle pas un peu trop idéalisée ?

Je pense que l’enseignement dans ces classes-là, c’est-à-dire pour les 8-10 ans, n’a pas beaucoup changé. Ce n’est évidemment pas du tout la même chose avec les 13-14 ans. Oui, un modèle un peu à l’ancienne est présenté ici, mais c’est avant tout l’image d’une école républicaine, foncièrement laïque. Dans la pièce, la religion n’intervient pratiquement pas. Mais la morale et l’instruction civique ont toute leur place : l’instituteur demande aux élèves « est-il juste, à votre avis, de mépriser tous ceux qui ne sont pas comme nous ? », une des élèves trouve ça juste, et pour la faire réfléchir, cela est suivi aussitôt d’un cours sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il faut revenir aux valeurs humaines fondamentales, et à plus de simplicité : par exemple, rien de plus simple et de plus efficace que la méthode syllabique pour apprendre à lire. Alors que tant de méthodes compliquées ont été mises au point depuis des années par des soi-disant spécialistes !


 


 


 


J’espérons que je m’en sortira  jusqu’au 6 janvier au Sudden théâtre à Paris.

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