Votre film est inspiré du livre éponyme de Domitilla Calamai. Avez-vous suivi le livre tel quel ou apporté des éléments personnels ?

Tout d’abord le livre se passait en Italie et le film lui se déroule en France. J’ai dû également faire le choix de la ou des années pendant lesquelles allait se dérouler l’histoire, qui dans le livre va de 68 à 72. Or j’ai choisi de resserrer l’action sur une seule année, de l’été 70 à l’été 71, j’ai voulu concentrer l’histoire au maximum. J’ai retenu l’année 70, qui correspond à la fois à la fin et au début d’une nouvelle ère : la mort de de Gaulle et aussi ce qu’on appelle « l’année 0 » des femmes. Enfin, je ne souhaitais pas traiter de 68, déjà trop traité par ailleurs.
J’ai néanmoins repris beaucoup d’éléments du livre : le point de vue unique de l’enfant, le père espagnol qui vient d’une famille franquiste, la sœur du père qui est anti-franquiste et dont le mari a été assassiné. Puis la venue de cette sœur qui va tout bouleverser.
La petite fille grandit dans le livre, elle évolue sur 4 ans, mais dans le film non. Quand le livre se termine, Ottavia a 12 ans. Elle a beaucoup changé, son corps se transforme, elle se tourne vers l’extérieur, elle commence à s’intéresser aux garçons. Or je voulais que dans le film -où Anna n’a que 9 ans- elle reste tournée vers sa famille, pour que l’on puisse sentir à quel point l’attitude de ses parents l’affectait et la transformait profondément.
Enfin, dans le livre, les parents divorcent, ici ce n’est pas le cas, la famille n’est pas éclatée.

Avez-vous ajouté des éléments autobiographiques ?

Pour ce qui est de l’aspect autobiographique, il n’est en rien lié à l’aspect politique du film, (les réunions la nuit avec les barbus chez les parents, la manifestation etc), comme pourrait le laisser croire mon environnement familial. Ce sont plus de petites choses. J’ai par exemple une fois en classe répondu comme tout le monde, alors que je connaissais la bonne réponse.
J’ai eu envie de construire la scène avec Anna et d’y intégrer l’idée d’esprit de groupe, de moutons de Panurge.
Un autre élément est la présence du petit frère (François) dans le film : dans le livre, il s’agit d’une petite sœur. Je n’ai que des frères, et qui plus est, le modèle est le même que dans le film, moi accrochée à mes habitudes, et mes frères plus ouverts.
Enfin, le film de mon père, Missing, m’a aussi marquée. C’est le premier film de mon père dont j’ai compris le sens. J’avais alors 11 ans. Il m’a influencée en quelque sorte passivement, et mes parents ne savaient pas à quel point cela avait joué un rôle, à quel point les événements chiliens m’ont marqué, même par la suite.. Un peu comme ce qui se passe pour Anna… C’est ce que j’appelle l’éducation passive…

Plusieurs faits historiques s’entremêlent dans votre film : le franquisme, l’élection d’Allende, les débuts du féminisme. Pour vous, résument-ils l’essence de ce que furent les années 70 ?

Non, le souci était plutôt de choisir une année comportant des éléments historiques importants. Le Chili s’est imposé comme une évidence. Avec l’élection d’Allende, le pays a focalisé beaucoup d’espoir en 1970. C’est une expérience d’autant plus intéressante qu’elle a échoué et s’est brutalement arrêtée au bout de 3 ans. Cette période reste encore forte dans les mémoires au Chili bien sûr, mais aussi en France et dans le monde.

Qu’apporte le fait de montrer les événements au travers des yeux d’une enfant ?

Il est très compliqué de parler de cette période encore très proche. L’avantage de se cacher derrière la vision d’une petite fille, c’est que cela permet une forme de subjectivité historique. En plus du côté drôle et mignon, cette vision permet de dire les choses tout en restant « planqué » en quelque sorte.
La petite fille évolue : un tantinet agaçante au départ, elle devient plus sympathique, et c’est là que se situe ma prise de position. Car la vérité historique est inabordable directement. Par ailleurs, les différents degrés de lecture induits par la vison de l’enfant sont une richesse dramaturgique : il y a un décalage constant entre ce qu’elle comprend et ce que le spectateur et les parents croient qu’elle a compris. C’est aussi ce décalage qui apporte une certaine légèreté et même une certaine drôlerie à l’histoire.

Les parents d’Anna et de François sont-ils emblématiques d’une forme d’engagement caractéristique des années 70 ?

Je ne voulais surtout pas que les parents apparaissent antipathiques. J’ai donc travaillé en ce sens. Ils devaient être véritablement et peut-être aussi un peu naïvement idéalistes pour rester sympathiques. Deux lectures se sont opposées en cours d’écriture de scénario : la première voyait la petite fille comme enquiquineuse, et la seconde les parents comme égoïstes et ne pensant qu’à eux.
Marie et Fernando viennent de familles très bourgeoises tous les deux, avec lesquelles ils sont en rupture. Leur histoire est donc cohérente et leur renversement très brutal, plausible. Je ne sais pas s’ils sont vraiment emblématiques d’une époque. Ils représentent en tous cas une forme d’engagement impossible aujourd’hui. De nos jours en effet, l’idée que l’on peut changer le monde n’effleure plus personne. On croit plutôt à l’action ponctuelle, creuser des puits en Afrique ou financer un orphelinat par exemple, mais pas aux idées révolutionnaires.
La rupture idéologique très forte de Marie et de Fernando ne pourrait absolument pas avoir lieu aujourd’hui.

Pour préparer La Faute à Fidel, avez-vous travaillé à partir d’autres films traitant de la même époque ?

Pendant l’écriture du scénario, j’ai vu beaucoup de films sur les enfants, mais pas de films sur l’époque. On m’a fait découvrir le très beau Ce que savait Maisie de Henry James qui part du même principe narratif : à savoir l’unique point de vue d’une enfant sur le monde des adultes. Pour m’imprégner de l’époque, j’ai relu Génération de Patrick Rotman et d’Hervé Hamon, qui retrace les années 57/77 et suit le parcours de ceux qui ont fait mai 68. J’ai lu également le livre qu’écrit Marie dans le film, Le droit de vivre autrement de Catherine Valabrègue. J’ai découvert ce qu’était la vie des femmes avant la contraception et l’avortement grâce à des livres comme Paroles d’avortées ou Naissance d’une liberté de Xavière Gauthier ou encore avec L’événement d’Annie Ernaux. J’ai donc plutôt travaillé à partir de livres. Et lorsque j’ai vu des films sur les années 70, c’était en tant que contre-exemples, surtout pour ce qui est des décors. Pour moi en effet, les années 70 doivent être représentées par la force des convictions, non par des décors ou des vêtements psychédéliques.