Guy Burgel : ‘Le rapport Hetzel, une erreur stratégique majeure’

Guy Burgel est professeur à l’université ParisX-Nanterre. Dans son livre « Université, une misère française », il dénonce un système gangrené par « l’inefficacité pédagogique » tout en proposant des réformes audacieuses. Réformes qui vont à l’encontre des principales mesures du rapport Hetzel, remis au premier ministre le 24 octobre dernier.

Quel est l’objet de votre livre, « Université, une misère française » ?


Mon livre est un cri de colère devant les errements du système universitaire, mais aussi un cri d’espoir face à cette Université française qui représente une des grandes chances de la nation.


 


Que pensez-vous des mesures du rapport Hetzel qui mettent en avant une « professionnalisation » de l’Université ?


La professionnalisation prioritaire à l’Université est une erreur. Notre mission est d’assurer d’abord une formation générale de base capable de faire acquérir les outils d’une profession. Pendant 18 ans, j’ai été responsable d’un DESS d’urbanisme, une formation sélective de niveau BAC+5, qui donnait de bons résultats en termes d’insertion sur le marché de l’emploi. Cela aurait pu être une formation en adéquation directe avec le monde professionnel. Mais ce n’était pas ce que nous demandaient les futurs employeurs de nos étudiants. Ils voulaient de bons généralistes aptes à comprendre les moteurs, les mécanismes de la ville. L’apprentissage concret du métier, les employeurs voulaient s’en charger eux-mêmes.


Seconde erreur du rapport Hetzel : les étudiants de première année en difficulté universitaire n’ont besoin en priorité, ni d’information, ni d’orientation, ni de professionnalisation. Il leur faut d’abord une formation de base pour rattraper leurs lacunes en expression écrite et orale et apprendre à développer un esprit critique.


 


Le rapport Hetzel préconise également de mettre l’accent sur l’orientation des étudiants, qu’en pensez-vous ?


Il ne faut pas orienter vers un métier trop précocement. Pour bâtir un projet professionnel, comme pour un bâtiment, il faut des fondations solides. La moitié de nos étudiants de premier cycle ne possède pas ces bases : pourquoi les orienter vers un métier avant qu’ils n’aient acquis l’essentiel ?


Ensuite, tous les prévisionnistes disent que l’on ignore la qualité ou les volumes d’emplois disponibles d’ici quatre à cinq ans : alors, on oriente vers quoi ? Je pense que le rapport Hetzel est une étape importante dans l’évaluation de notre système éducatif, mais ses propositions constituent une erreur stratégique majeure.


 


Dans votre livre, vous ne critiquez pas simplement le mode de fonctionnement de l’Université, vous lancez aussi des pistes de réformes : l’une d’entre elles serait de rendre payant l’accès à l’université…


C’est une proposition un peu provocante, mais que j’assume. Il faudrait que nos jeunes étudiants aient conscience du prix payé et du prix à payer. Il ne s’agit pas du tout de rendre les études payantes pour décharger l’Etat de ses responsabilités, mais plutôt d’une réaffectation des ressources de l’Etat. Si l’argent public n’allait pas directement à l’Université, sous forme de salaires essentiellement, mais à des systèmes de bourses, de présalaires ou d’aides au logement, chaque étudiant, ainsi pourvu, contribuerait personnellement au fonctionnement de son Université, saurait combien coûtent ses études et y attacherait sans doute une plus juste valeur.


 


Vous qualifiez les professeurs d’Université de « réactionnaires » : en quoi sont-ils des « réacs » ?


La communauté universitaire est réactionnaire pour deux raisons. La première, c’est son mode de fonctionnement corporatiste proche de l’Ancien Régime. Par exemple, au sein de l’Université, on vote par ordre avant de voter par tête. On se souvient que c’était une des grandes revendications du Tiers Etat que d’instaurer un vote par tête…


Second élément qui entraîne des comportements réactionnaires : l’échec professionnel dans une partie de nos tâches. Face à des étudiants de premier cycle qui, souvent, ne comprennent pas le sens exact des mots et à qui on doit apprendre la précision du vocabulaire et la rigueur des idées, certains enseignants ont des conduites de fuite. Ils se replient sur eux-mêmes ou imputent à d’autres les errements du système. Et ils attendent leurs cours de master ou de doctorat pour être au plus près de leurs exigences intellectuelles. Beaucoup d’enseignants du supérieur vous le diront : ils sont malheureux ! Non pas seulement de leur condition matérielle, mais de l’échec d’une partie de leur mission pédagogique. Quand vous avez le sentiment d’appartenir à une élite, et avec raison, car vous avez été sélectionné durement, et qu’en même temps votre mission est mise en échec, vous devenez facilement réactionnaire.


 


A lire : « Université, une misère française » de Guy Burgel. Hachette Littératures. 10 euros.


 


Propos recueillis par Hanna Mbonjo

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