Pourquoi avoir choisi de faire un film sur le monde de l’enseignement, et plus particulièrement dans un collège difficile ?

Je n’ai pas voulu faire un film sur le monde de l’enseignement au départ. Je voulais faire une comédie. Les meilleures comédies se passent pour moi dans des milieux marqués par une situation un peu cruelle. La comédie est le vrai théâtre de la cruauté. C’est le seul endroit où l’on puisse parler sérieusement de la cruauté. Sinon, c’est trop angoissant. Par ailleurs, les comédies d’imposture sont pour moi les plus amusantes Or aujourd’hui, il existe une véritable cruauté du statut de prof. Et la comédie permet d’aborder la situation de front en révélant tous les aspects cruels de la situation.

Qu’entendez-vous par cruauté du statut de prof et en quoi se prête-t-il à une comédie d’imposture?

Ce statut est lié à un retournement des valeurs. Quand j’étais au lycée à la fin des années 70, j’ai souffert d’un abus autorité de la part des enseignants. Je garde un très mauvais souvenir du lycée, où je me suis énormément ennuyé et où nous subissions vraiment une autorité arbitraire. Or aujourd’hui, c’est l’inverse : on peut avoir l’impression que parfois, ce sont les profs qui sont soumis à l’autorité des élèves. Et ils n’arrivent pas à renverser le système. Je me suis donc saisi de cette situation pour en faire une comédie. Et plus précisément une comédie d’imposture… Le monde de l’éducation est actuellement un univers propre à l’imposture. Je m’explique : Jahwad, étant donné qu’il n’est pas prof, est nul. Or étant donné qu’il est nul, il est à peu près comme certains autres profs qui en ZEP n’y arrivent pas. Mais ce n’est pas de leur faute : ils ne sont absolument pas formés pour.

Vos personnages, à part Jahwad justement, semblent bien réels. Le film offre une sacrée galerie de portraits, tous ceux que l’on peut rencontrer au collège…

En effet, je les ai tous eus ces profs-là ! Hurlants, dépressifs, caractériels, inexistants, soumis, baba cool… sans oublier les bons profs. Comme le film est une comédie, j’essaye de trouver les profils les plus drôles.

Et les élèves, plus vrais que nature, comment les avez-vous choisis ?

S’agit-il d’une vraie classe ? Non, il ne s’agit pas d’une vraie classe, mais de vrais élèves, choisis parmi 500 candidats. Le casting fut très difficile, j’ai pris les plus charismatiques, je voulais que la classe existe vraiment, que chaque élève soit intéressant à filmer, soit un vrai personnage.

Revenons au personnage principal. Quelle a été votre source d’inspiration pour imaginer Jahwad ?

Je n’ai pas vraiment eu une source d’inspiration. J’ai par contre beaucoup réfléchi au personnage, que je voulais absolument drôle et touchant. Un petit voyou, pas un vrai méchant, une petite racaille au coeur tendre. Et surtout, un véritable cancre, qui ne peut acquérir le niveau d’un prof, mais peut en ressentir les émotions. Il se prend à son propre piège et peu à peu se sent coupable de ne pas apporter quelque chose à ses élèves. Il révise un mois pour leur faire un cours convenable ! Il devient quasiment un « cliché » de l’enseignant.

Mara Goyet a travaillé avec vous sur le scénario. Que vous a apporté sa contribution ?

Elle a une vision très caustique, très lucide du métier, qu’elle décrit dans son livre avec grand humour. Elle dénonce le fait que le prof est un peu soumis aux élèves et finit par essayer de leur ressembler, devenant parfois même un « prof copain ». Or cela sent la démagogie : j’ai poussé au bout la situation. On prend Jahwad pour un prof démago, qui essaye à tout prix de ressembler à ses élèves et de parler comme eux. Le comique bien sûr, c’est qu’il est réellement comme eux ! Mais cette image le conforte dans son imposture : il est un mauvais prof, qui plus est démago. C’est un profil typique. Donc il est légitimé aux yeux des autres. D’ailleurs, quand il essaye d’expliquer qu’il n’est pas prof, personne ne le croit !

Votre film valorise néanmoins beaucoup la connaissance de l’enseignant. Jahwad est incapable de faire un cours de français, il ne maîtrise pas le savoir nécessaire. Est-ce que pour vous, l’enseignant est avant tout un passeur de savoir ?

Absolument. Faire partager la jouissance du savoir, c’est le rôle du professeur. Et cela implique aussi de la passion. Je me souviens encore d’un professeur extraordinaire que j’ai eu en CE2. Il réussissait à intéresser tout le monde à toutes les matières. Il avait mis au point une méthode assez révolutionnaire qui consistait à jouer ses cours dans de petits sketchs. Par exemple en histoire, au lieu de réciter, un élève jouait François 1er, un autre, à partir du cours, reconstituait ce que pouvait dire un paysan du Moyen Age. Et pour assimiler les maths, on jouait à la marchande… J’ai eu aussi un enseignant de lettres extraordinaire en 1ère, qui nous a tellement communiqué sa passion, que j’ai lu toute la Recherche du temps perdu avant le bac de français.

Malgré tout, si Jahwad manque de savoir, il a un relationnel exceptionnel avec les élèves… Pour être un bon prof, le savoir ne suffit pas, il faut aussi une dose de « feeling » ?

Pour moi, c’est avant tout un rapport de séduction. Inconscient certainement, mais tout se joue dans la séduction. Qui émane d’ailleurs souvent des enseignants très brillants. Les meilleurs enseignants sont « élitistes », dans le bon sens du terme. Et élitistes pour tout le monde, ce qui ne signifie nullement qu’ils sont méprisants ou cassants. L’élitisme est vraiment très important : je vais vous donner un exemple concret. J’ai moi-même pratiqué cet élitisme lors du tournage du film avec les jeunes qui jouaient les élèves. Certains d’entre eux sont des élèves difficiles. Or pour ce film, ils ont travaillé avec acharnement : ils ont été sensibles à l’exigence de rigueur du tournage. Et le résultat est là. Du coup j’ai un regard extrêmement positif sur eux.

Et dans votre film, existe-t-il un modèle de professeur idéal ?

Le film le suggère : c’est Pivoine. Elle fait preuve d’exigence, elle reproche par exemple à Jahwad de vouloir parler comme ses élèves, de leur faire étudier un tract syndical plutôt qu’un texte littéraire…