Quel est le point de départ historique du film ?

Le point de départ est le débarquement allié en novembre 1942 en Afrique du Nord, avec une armée française de 300 000 hommes, constituée de troupes gaullistes, de « dissidents », et de l’Armée d’Afrique, réunissant de troupes d’AEF et d’AOF, de pieds-noirs et de Maghrébins nouvellement mobilisés. Le débarquement de 1942 est un grand tournant à partir duquel va se reconstituer progressivement l’Armée française, pour une part donc grâce à l’Armée d’Afrique, afin de participer à la campagne de Tunisie, puis à la campagne d’Italie, avant de s’engager au côté des alliés dans le débarquement en Provence et la libération de la métropole. Dans le film, on suit sa progression durant environ deux ans. Elle passera par l’Italie, la Provence, contribuera à la libération du Sud de la France, puis de l’Est jusqu’en Alsace, où s’achève l’histoire des héros du film.

Bien que ce film soit une fiction, il est donc très précis historiquement ?

Oui, il s’agit d’une fiction inscrite dans un cadre historique très précis, dont les points de départ et d’arrivée sont clairement matérialisés. Les manuels scolaires mentionnent-ils le rôle de l’Armée d’Afrique dans la libération de la France ? Dans les années 50 jusqu’aux années 60, ce rôle était présent. Il était vu sous l’angle d’une mythologie : celle de la capacité gaulliste à rassembler l’empire pour sauver la mère-Patrie. Cette mythologie s’inscrit dans la veine coloniale la plus pure, les « Indigènes » vivant comme juste retour des choses le sacrifice de l’empire au vu des bienfaits apportés par la présence colonisatrice. Cela permet une légitimation de la colonisation. Les « indigènes » sont glorifiés comme acteurs non libres de leur destin, mais suivant les chefs européens. Après les années 60, il y a un grand vide dans les manuels scolaires. On y retrouve principalement l’image des tirailleurs sénégalais en 14-18. C’est à la fin des années 80 que réapparaît progressivement cette armée d’Afrique. Mais uniquement dans le cadre de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, aux côtés de la résistance intérieure. Elle est complètement déconnectée de l’histoire de la colonisation, ne fait l’objet d’aucune réflexion à ce niveau.
On peut dire que, même si à partir de 1995 cette armée a bien sa place dans les manuels d’histoire de Terminale ou de Première, elle conserve encore une image mythique, liée à un passe glorieux.
Aucun lien n’est établi avec la colonisation. Les choses vont, progressivement, changer ensuite.

Le parcours des cinq personnages principaux s’inspire-t-il de personnages réels ? A la fin du film, le seul survivant, le capitaine Abdelkader, se rend, 60 ans plus tard, à Strasbourg sur les tombes réelles de soldats musulmans ayant combattu pour l’Armée française, où justement figurent les noms de Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir…

Pour ce qui est de Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir, ces parcours sont bien réels, mais sont en fait le syncrétisme de plusieurs personnages d’origine maghrébine, représentant quatre modèles d’engagement différents. Ils prouvent que cette armée d’Indigènes n’est pas une masse sans identités, même si un destin collectif les unit : leur engagement tient à des motifs très différents. Saïd, pauvre gardien de chèvres marocain, cherche à sortir de la misère, Yassir est un mercenaire, Messaoud un tireur d’élite, et Abdelkader, capitaine, veut s’instruire et progresser dans l’armée française. Quant au capitaine Martinez, il est représentatif de l’engagement très fort des pieds-noirs au sein de cette armée d’Afrique, où les pieds-noirs occupaient toujours des postes de commandement.
Mais en effet, l’image de ce carré musulman à la fin du film est très forte et contribue à la réalité des personnages.

Est-ce que parmi les Français issus de l’immigration, beaucoup ont des ancêtres ayant combattu aux côtés de l’armée française durant la Seconde guerre mondiale ?

Non, cela représente sans doute 10 à 12 % de la population, au sens de la famille « large », ayant un « parent » (grands oncles par exemple) qui aurait participé aux combats, ou même se serait engagé dans les conflits pour les indépendances en Afrique du Nord ou en Indochine. Mais ce qui importe, c’est la filiation « culturelle », « symbolique » pour beaucoup. Comme une identité de « destin ». Or cette filiation est niée dans l’histoire de France actuelle. On refuse (dans le mesure où cette image n’existe pas, ne fait pas sens) aux jeunes Français issus de l’immigration une possible identification avec leurs héros, qui sont aussi les héros de l’histoire de France. Ce sont pourtant des images positives très précieuses.

Malgré tout, n’assiste-t-on pas à une évolution des mentalités ? Ce film aurait-il été possible il y a 5 ans ?

Non, bien sûr, un travail a été fait, politique, historique, et militant. Rachid Bouchareb a mis dix ans pour réaliser ce film. Au départ, personne ne souhaitait financer son projet. Pourtant, il n’a pas fait un film militant. Il a parfaitement évité cet écueil, ce qui n’est pas gagné sur ce type de thématique portant sur une « communauté ». Je vous donne un exemple : à la fin du film, lorsqu’un village d’Alsace est libéré par l’armée française, tandis que les quatre Maghrébins Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir se sont battus jusqu’à la mort pour sauver le village en attendant les renforts, le seul survivant des quatre, Abdelkader, n’aura pas droit à être présent sur la photo-souvenir des soldats français, posant avec les villageois qu’ils ont sauvés… Le réalisateur suggère, à ce moment-là, les choses avec finesse, avec des images fortes sans être outrancières.

Pourtant, le spectateur est bien empli d’un sentiment de révolte à la fin du film, révolte vis-à-vis de la France qui s’est mal comportée avec ceux qui ont versé leur sang pour elle. Ne pensez-vous pas que cela risque d’exacerber des tensions communautaires à l’école ?

C’est plus complexe. Car, d’une certaine manière, il s’agit aussi d’un film patriotique. Les « Indigènes » engagés dans l’armée française, on le voit d’ailleurs très bien dans le film, croyaient profondément en la France.
Mais, s’il est évident qu’il risque d’y avoir quelques réactions émotives, je pense que l’impact pédagogique sera au final le plus fort. C’est toujours le cas lorsque l’on touche à des moments douloureux de l’histoire : au début cela bouge un peu, puis ensuite vient le temps de la réflexion. Voyez l’Espagne en ce moment, avec l’ouverture du passé franquiste. Le temps est passé. Les choses changent. Il ne faut plus avoir peur d’ouvrir le débat : cette peur fait partie des anciens réflexes coloniaux, où l’Indigène était toujours vu comme dangereux révolté potentiel. On entre peu à peu dans une période d’audibilité de l’injustice, et depuis un an, les films sur la colonisation se multiplient. A la télévision comme au cinéma.
Ce film a pour objectif de repositionner l’histoire de France en intégrant cette dimension, et Boucharef ouvre une porte en ce sens. Il ne faut plus priver une partie de la population française de son histoire : c’est une des étapes nécessaires pour un apaisement social. Il est évident qu’une histoire mal assumée est source de problèmes. Or il s’agit là d’une histoire commune : les héros du film sont des héros de l’histoire de France, auxquels tout le monde peut s’identifier. En outre, si ce film peut aussi réparer l’injustice des pensions des anciens combattants — pas au même niveau que celles des anciens combattants français — on aura aussi réparé une injustice vieille de cinquante ans…

Ce film peut-il contribuer à renforcer le sentiment d’intégration ?

Il peut contribuer à une meilleure acceptation de l’autre, mais attention ce n’est qu’une étape d’un long processus. Avec Indigènes, on sort complètement du film militant, du film communautaire, du film-thèse…. Il s’agit tout simplement d’un « bon film », avec des acteurs excellents et une véritable histoire. Et d’un thème de cinéma qui intéressera désormais beaucoup de grands réalisateurs, de producteurs et de diffuseurs.
Les temps changent.