Jean Paul Fitoussi : ‘Les sciences économiques et sociales au lycée : un concept flou ?’

Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi s’interroge ouvertement sur les motivations du nouveau Conseil pour la diffusion de la culture économique et au-delà sur l’utilité d’enseigner les sciences économiques et sociales au lycée.

Le Conseil pour la diffusion de la culture économique1 doit être mis en place au cours du mois de septembre. Quelle est la différence entre former à « une culture économique » et former à « l’économie » ?


La question est de savoir ce que l’on appelle la « culture économique ». Soit on aide les Français à prendre les meilleures décisions économiques dans leur vie quotidienne en leur faisant comprendre ce qu’est leur environnement, en leur expliquant par exemple ce qu’est une entreprise ou ce qu’est la bourse. Soit on fait une ode à l’entreprise, un chant grégorien au marché et on encense la bourse. Si tel est l’objet de ce Conseil, alors là on fait de l’idéologie. Or l’économie s’enseigne sans faire d’idéologie. C’est une science de débat où chaque question peut avoir deux réponses. Il suffit de dire que, comme en médecine, il y a au moins deux traitements pour chaque maladie.


 


L’économie est une science de débat : vous estimez donc que son apprentissage ne doit pas être précoce ?


Si l’économie était une science exacte où 2 + 2 égalent 4, alors on pourrait l’enseigner dès la maternelle. Mais en économie, 2 + 2 font rarement 4. Il faut être capable d’accepter l’incertitude de la connaissance, cela nécessite une certaine maturité.


 


Les filières économiques et sociales en lycée spécialisent donc trop tôt les élèves selon vous ?


Le problème de l’enseignement en France, à tous niveaux, c’est qu’il oblige les jeunes à choisir prématurément. Pour quelles raisons un gamin de 15 ans choisit une filière économique et sociale ? Pour des « on dit » ? Ce n’est pas un enseignement choisi puisqu’il va découvrir au fur et à mesure de son apprentissage ce dont il s’agit.


 


Les filières économiques et sociales en lycée sont-elles une bonne préparation à l’enseignement supérieur ?


Les sciences économiques et sociales enseignées au lycée constituent un concept flou. On va y enseigner simultanément l’économie et la sociologie alors que les élèves ne connaissent ni les concepts d’économie et ni ceux de sociologie. Ce type de contenu peut produire de magnifiques cours mais aussi donner lieu à des simplifications abusives. On transmet aux lycéens l’illusion d’un savoir et cela engendre une très grande déception lors de leur passage dans l’enseignement supérieur.


 


Vous avez comparé l’enseignement universitaire2 de l’économie en France et aux Etats-Unis : quelles sont les différences?


En France, on commence par enseigner les aspects les plus formalisés (mathématiques et statistiques). On ne vient aux questions de fond qu’une fois cet appareillage maîtrisé. Aux Etats-Unis, on commence par la définition des concepts économiques de façon plus littéraire avec un minimum d’outils mathématiques. L’enseignement de l’économie en France est rébarbatif : d’abord il complexe les étudiants qui ne comprennent pas d’emblée la formalisation, ensuite les questions intéressantes ne sont abordées qu’au bout de quelques années.


Propos recueillis par Hanna Mbonjo


 


1) Le Conseil pour la diffusion de la culture économique (CODICE) a été créé le 6 juillet dernier par le ministre de l’Economie, Thierry Breton. Le CODICE doit former les Français aux « réalités » en matière d’économie. Claude Perdriel, PDG du groupe Nouvel Observateur, en est le président.


2) L’enseignement de l’économie en question, Rapport au ministre de l’Education nationale, Fayard, 2001.

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