Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman sur le milieu universitaire, et par là même d’inventer un nouveau genre littéraire le « roman universitaire », sous-titre de votre livre ?

Je n’ai rien inventé. Ce genre littéraire est très commun en Angleterre et aux Etats-Unis, il a même un nom, c’est l’academic novel. Nombre d’auteurs que j’adore l’incarnent d’ailleurs : Alison Lurie, qui a écrit des choses absolument hilarantes dans les années 80, David Lodge, Tom Wolfe, dont le tout dernier roman Je m’appelle Charlotte Simmons traite de cet univers, ou encore Philip Roth dans La Tache. Une des raisons qui m’a énervé et poussé à écrire, c’est que justement, ce type de roman n’existe pas en France. La seconde raison, c’est que c’est un monde que je connais bien, dont j’ai fait partie plus ou moins, l’école de journalisme de l’université de Bordeaux où j’enseignais*, étant en fait en complète autarcie par rapport au reste de la fac. Je ne faisais donc pas vraiment partie de la fac de lettres, mais en même temps j’y étais quand même rattaché. C’était un poste privilégié pour pouvoir observer. Observer les dysfonctionnements, ce que j’ai voulu retranscrire dans mon livre, et c’est là ma troisième raison. Je trouve scandaleuse la façon dont on traite les jeunes à l’université. On les envoie véritablement au casse-pipe, ils n’ont aucun encadrement, ils sont paumés, on leur explique à longueur de journée que ce qu’ils font de toute manière ne sert à rien. C’est totalement démoralisant.

Votre livre justement, bien que très humoristique, insiste sur l’état de délabrement de l’université française. Et tout d’abord celui des locaux, fréquemment décrits dans votre livre.  Ce délabrement est-il propre à la France ?

Franchement, dans les pays développés, la situation de la France est la plus effroyable de toutes. L’Italie par exemple loge ses universités au cœur de vieux palais, en plein centre-ville. Je ne parle même pas bien sûr de l’Angleterre ou des Etats-Unis. Une situation comparable à la France, non, je ne vois pas. Même au fin fond de la Turquie, où je me suis rendu récemment, les facs sont bien mieux tenues. Je vous donne un exemple : j’ai revu là-bas une fac où je m’étais rendu il y a trente ans. Pour passer du bâtiment où logeaient les enseignants à celui des cours, il fallait à l’époque être armé d’un fusil à cause des loups. Les locaux sont aujourd’hui au carré, il y a une équipe jeune et accueillante pour vous informer et vous accueillir. Comme situation pire que la France, je ne vois que des pays où l’on fait tout pour que la vie intellectuelle n’existe pas, comme la Birmanie par exemple, où les facs sont fermées et envahies par la jungle. En France, il y a des tas d’endroits où l’on devrait aussi laisser pousser la jungle. Une jungle à la française, où paîtraient les vaches. D’ailleurs , le classement des universités françaises frôle la honte complète…

La France se caractériserait-elle par un manque de respect vis-à-vis du savoir et de la recherche ?

Oui, je crois. Les écoles de commerce par exemple marchent très bien, les locaux et les campus sont impeccables, parce que ces formations sont « rentables » immédiatement. Tandis que les facs, elles, sont à l’abandon. Les universités françaises sont des parkings, des garderies, destinées à réduire le nombre de chômeurs jeunes.


Si la situation est catastrophique pour les étudiants, qu’en est-il des enseignants ?

C’est encore plus triste. Les universités regorgent de gens de talents, des docteurs, des agrégés, des normaliens. Ils savent qu’ils ne peuvent pas faire du bon boulot, ils n’ont pas de secrétariat, pas d’organisation pour les aider, ils sont mal payés, ils croulent sous la bureaucratie… C’est une situation vraiment minante.

Votre livre met également en avant un autre aspect : l’injustice. Certains enseignants très brillants, comme Simon ou Doutrelombe, ont des postes précaires, tandis que des enseignants très médiocres, telle Mme Marthon-Le Boudic occupent des postes importants. N’y-a-t-il pas là un sérieux dysfonctionnement au niveau de la hiérarchie ?

En effet. En théorie, le CNU, Comité National des Universités**, fait que l’on est choisi par ses pairs, sur ses compétences. La réalité est tout autre : le copinage va bon train. Au final, les meilleurs ne font pas forcément les meilleures carrières. Pour moi, il est anormal que l’on ne prenne pas en compte l’investissement pédagogique. Et pas seulement le diplôme. Je connais des enseignants qui travaillent comme des bêtes pour un poste de misère, et d’autres, qui ne font même pas leurs sacro-saintes 192 h par an, qui ont des postes formidables.

Que proposeriez-vous pour améliorer le système universitaire ?

Je vais vous expliquer tout d’abord pourquoi j’ai choisi d’écrire un roman. Beaucoup d’articles, d’essais, ont déjà été écrits sur la crise de l’université. Je ne suis pas un réformateur, j’ai écrit un roman pour permettre aux acteurs de mieux comprendre ce qu’ils font, de prendre ça avec du recul, de l’humour et aussi de se dire que ce n’est pas non plus si grave. Les solutions sont à trouver plutôt du côté de certaines initiatives pleines de bons sens et non de grandes réformes gouvernementales, éternellement vouées à l’échec. Les initiatives auxquelles je pense sont par exemple les conventions Sciences Po-ZEP ou l’ouverture d’une classe ZEP à Henri-IV à la rentrée prochaine. Pour conclure, je dirais que je crois profondément en la professionnalisation de l’université. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai travaillé en IUT. Je suis pour une démocratisation de l’enseignement supérieur, mais une démocratisation positive, qui vise à donner un emploi. Les stages devraient aussi être un élément clef de la formation. Ils devraient être payés et encadrés par un directeur de stage très compétent, bien payé, et qui connaisse le marché de l’emploi sur le bout des doigts. Et attention : je ne suis pas contre l’enseignement des disciplines fondamentales. La littérature, la philosophie, que j’ai d’ailleurs étudiées, demeurent pour moi absolument essentielles.


*Pierre Christin, docteur en littérature, diplômé de Sciences Po Paris, est un des fondateurs de l’Ecole de journalisme de l’université de Bordeaux, où il a longuement enseigné. Il est également scénariste de BD, en collaboration avec Jean-Claude Mézières, Enki Bilal et Annie Goetzinger.


 


**Voir le site du CNU