Yvonne Even naît à Paris, en septembre 1898, d’une famille d’origine bretonne. Normalienne, certifiée de l’université de Cambridge, elle enseigne à l’Ecole supérieure de commerce de Paris, puis au Centre de formation pour adultes du ministère du Travail. Mais elle veut s’occuper d’enfants et rejoint donc l’enseignement public. En décembre 1925, elle épouse Roger Hagnauer, lui-même instituteur et syndicaliste militant.

Pingouin et Goéland

Le militantisme, c’est l’un de leurs principaux traits communs : Yvonne adhère au S.N.I, participe à la création des Centres d’entraînement aux méthodes de pédagogie active et participe à l’organisation du Congrès international de l’enseignement, en 1937, ou à la fondation de « La ligue des femmes pour la Paix », un an plus tard. En 1939, le couple Hagnauer signe le « Manifeste pour la Paix », lancé par Louis Lecoin, le philosophe Alain, Jean Giono ou Henri Jeanson. Cela lui vaut d’être radié de l’enseignement public. Roger part pour le front, Yvonne travaille comme représentante pour une maison d’édition, avant de se retrouver sans emploi. En 1940, les deux époux entrent dans la Résistance. Ils y gagnent des surnoms qui ne les quitteront plus : Roger devient Pingouin et Yvonne Goéland.

La maison de Sèvres

En juin, 41, Yvonne Hagnauer est sollicitée par le Secours national, alors sous l’autorité du Maréchal Pétain, pour fonder en banlieue parisienne une maison destinée à venir en aide aux enfants sous-alimentés de la capitale. Vive, dynamique, l’œil à tout, Goéland ouvre rapidement ses murs aux persécutés de tous ordres. La Maison de Sèvres1 abrite, au mépris des lois de Vichy, de nombreux enfants juifs, des orphelins ou victimes de guerre de toutes nationalités. Quant au personnel adulte, il est presque intégralement constitué de personnes en situation irrégulière : étrangers, francs-maçons, juifs, résistants, réfractaires au S.T.O…

Simone Chaput a 11 ans, quand elle arrive à Sèvres, en septembre 1943. « Mes parents étaient morts trois ans plus tôt dans les bombardements de Saint-Nazaire. Tous les enfants étaient perturbés : troubles affectifs, retards scolaires, problèmes de sommeil… Pourtant, cette maison était très gaie, très aérée. »
Au point, parfois, de frôler l’inconscience comme l’illustre cette affiche réalisée par une élève et placardée à l’entrée de la salle principale. Au vu et au su de tous, elle proclame fièrement : « la liberté ou la mort ».

Une grande pédagogue

Cette devise inspire en permanence Yvonne Hagnauer dans son travail pédagogique. Figure marquante du Groupe français d’éducation nouvelle, elle en introduit toutes les techniques à la Maison de Sèvres : théâtre, jardinage ou cuisine constituent autant de moyen d’entretenir la créativité et la liberté d’expression chez les enfants. L’enseignement alterne donc les activités scolaires obligatoires et les ateliers librement choisis. « Toutes les classes travaillaient sur un thème, défini pour l’année, se souvient Simone. On sortait beaucoup. On allait à Paris, souvent au musée de l’Homme, où elle nous expliquait des tas de choses. De retour en classe, nous remplissions des fiches de travail, dessinions des croquis… »
Cet épanouissement de l’enfant, Goéland ne le conçoit que dans une double perspective, éducative et sociale. Du lever au coucher, les enfants prennent en charge une multitude de services : entretien des animaux, ménage, préparation des petits-déjeuners des plus jeunes…
A Sèvres jusqu’en 58, puis au château de Bussières, à Meudon, Yvonne Hagnauer se dévoue corps et âme jusqu’en septembre 1970, bien au-delà de l’âge légal de la retraite. La Maison accueille alors des enfants issus de familles en grande difficulté. Elevée au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, décorée de la médaille des Justes de l’Etat d’Israël, Yvonne Hagnauer décède à Meudon, le 1er novembre 1985.


 


Patrick Lallemant


 


(1) Un site internet est entièrement dédié à la Maison de Sèvres et aux époux Hagnauer. Il rassemble des centaines de documents (photos, textes, audiovisuels…).