Professeur Jean Bernard, un grand médecin pédagogue

Pionnier de la lutte contre la leucémie, fin lettré et résistant, Jean Bernard1 fut aussi un pédagogue d’exception. Portrait d’un chercheur et professeur hors du commun.

Formé à l’école de médecins et scientifiques réputés, Jean Bernard souhaita, adora, transmettre le savoir à son tour. Ainsi ne laisse-t-il pas seulement d’empreinte à l’INSERM2, à l’Académie des sciences3 ou encore au Comité consultatif national d’éthique4 mais aussi auprès de tous ceux qui ont profité de son enseignement. « Son influence était telle que tous les médecins qui dirigent aujourd’hui des services d’hématologie sont passés chez lui ! » souligne Jacques-Louis Binet qui fut son externe, son interne et son assistant5. Cette soif d’enseigner, omniprésente tout au long de sa vie, s’est traduite par la publication d’ouvrages, des prises de position sur l’enseignement et la fierté « d’avoir fait découvrir la recherche à des jeunes médecins de qualité »6.

Un étudiant au regard critique

En 1925, Jean Bernard commence ses études de médecine, discipline qu’il découvre froide et inefficace. Plus que tout, l’étudiant s’étonne de la prépondérance du diagnostic sur le traitement et de l’indifférence des médecins pour leurs patients réduits à l’état de « sujet ». Cette compassion qui l’anime déjà sera, plus tard, l’une des clés son enseignement : « Il savait nous faire comprendre que l’humanisme est aussi important que la technicité » confie le Professeur Degos7, l’un de ses anciens élèves. Contre l’avis de tous, et un peu par hasard, Jean Bernard s’engage alors dans une discipline à l’époque subalterne, l’hématologie. Allant plus loin dans l’obstination, il dédaigne même la sacro-sainte thèse clinique pour se consacrer à une recherche expérimentale, sur la leucémie qui plus est. « Tout le monde me regardait comme un fou »8 aimait-il raconter. Tout le monde ? Pas tout à fait…

Un disciple et ses maîtres

Lors de ses études, Jean Bernard reçoit le soutien de médecins émérites. Aux côtés du Pr Sicard, il apprend à mener un entretien précis pour un diagnostic plus juste. Avec Gaston Ramon, il vérifie la validité de ses thèses sur la médecine. Ces autres maîtres à penser s’appellent Paul Chevalier et Robert Debré qui « avait le génie de saisir l’importance d’une découverte »9 « . Auprès de ces mentors, Jean Bernard se forme et avance sur sa propre voie : en 1936, il soutient sa thèse avec succès et, à la veille de la guerre, le jeune médecin semble prêt à mener une double voire une triple carrière, si l’on ajoute à ces activités de clinicien et de chercheur, un goût déjà prononcé pour l’enseignement. Entré très tôt dans la Résistance10, Jean Bernard « écrit ainsi un traité d’hématologie11 alors qu’il est contraint et forcé de se cacher ! » rappelle le Pr. Binet. « Un épisode révélateur de son envie d’enseigner même aux pires moments ».

Le sens de la pédagogie

Après 1945, celui qui obtient les premières rémissions de leucémie devient aussi un professeur agrégé qui fait l’unanimité. Marqué par son « grand esprit de synthèse », le Pr. Degos se souvient de la facilité avec laquelle Jean Bernard « clarifiait les choses et utilisait les anecdotes pour lancer ses sujets ». Car, que ce soit à Paris VII où il enseigne d’hématologie ou à l’hôpital Saint-Louis, dont il devient chef de service, Jean Bernard, souhaite avant tout transmettre l’essence de son métier. « Il répétait inlassablement que le premier devoir éthique d’un médecin était de savoir » résume le Pr. Binet qui l’a longtemps côtoyé à Saint-Louis. Cette vision de l’enseignement, Jean Bernard la promeut surtout à l’hôpital où il ne résiste jamais au plaisir de dispenser un « cours », éclairant ici ses assistants d’une synthèse au détour d’une consultation, clarifiant là un sujet auprès des médecins comme des infirmières. Ailleurs, au sein de son Centre de recherche expérimentale, il parie sur le croisement des spécialités pour élargir les connaissances. Et, lors de la réforme de l’enseignement médical, il conseille Robert Debré sur le statut des médecins non professeurs. Plus tard, cet engagement prend un dernier visage, celui d’un homme qui conserva, douze années après sa retraite universitaire, une consultation hebdomadaire à Saint-Louis. Une consultation prisée où l’honorable professeur de plus de quatre-vingts ans était encore « assailli par ses [mes] anciens élèves qui lui [me] demandaient conseil »12…



Cécile Desbois




(1) Le professeur Jean Bernard est décédé lundi 17 avril 2006, à l’âge de 98 ans.
(2) Jean Bernard fut président de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de 1967 à 1980.
(3) Le Professeur Bernard fut nommé président de l’Académie des sciences en 1980.
(4) Jean Bernard fut le premier président de cette instance en 1983, et jusqu’en 1992. A ce sujet, des victimes du sida lui reprocheront de n’avoir pas été assez présent pour essayer d’enrayer l’étendue de la contamination du virus par transfusion sanguine dans les années 80.
(5) Aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine (consulter sa biographie)
(6) Source publiée sur le site du CNRS et de son programme d’histoire des politiques de la science. Série d’ entretiens réalisés les 26 octobre 1990, 29 mai 1991, 25 sept. 1998 (E. et J.-F. Picard) et le 10 juillet 2001 (S. Mouchet, J.-F. Picard).
(7) Membre de l’académie de médecine, le professeur Laurent Degos est président du collège de la Haute autorité de santé.
(8) Voir note 6.
(9) Voir note 6.
(10) Croix de guerre trois citations, Jean Bernard est grand-croix de la Légion d’honneur.
(11) Parmi les autres ouvrages clés de Jean Bernard, l’Abrégé d’hématologie, publié pour la première fois en 1971 et maintes fois réédité depuis.
(12) Voir note 6.



Crédit photographique : Bibliothèque de l’Académie de médecine – Paris.

Jean Bernard en cinq dates

1925 : commence ses études de médecine
1933 : échoue au concours d’internat, et de fait, s’oriente vers l’hématologie
1949 : devient professeur agrégé à la Faculté de médecine
1969 : le Centre de recherche expérimentale sur la leucémie et les maladies du sang devient une UER (Unité d’enseignement et de recherche)
1970 – 80 : enseigne l’hématologie clinique à Paris VII

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