Hors-Série La récréation
Violences et accidents : la cour de quels dangers ? (2/4)

Du vol de goûter au racket aux devoirs1, du harcèlement moral aux "jeux" dangereux, la cour de récréation demeure le lieu privilégié des violences scolaires. Deux pédagogues et une psychologue témoignent des réalités de ces comportements agressifs, souvent "victimants"2, en milieu clos.

« Quelle que soit l’année, quelle que soit l’école, quel que soit le degré des violences exercées, les enfants justifient toujours leurs actes par une simple volonté de jouer », remarque Catherine Blaya3, directrice de l’Observatoire Européen de la Violence Scolaire (OEVS)4. « Ce qui, par contre, est assez récent, c’est la dimension groupale prise par les violences de la récréation », poursuit l’universitaire. « Les jeux dits de la couleur, de la cannette ou encore du petit pont massacreur4 ont tous pour principe de créer un mouvement de foule autour d’une seule victime désignée, soi-disant, au hasard. Ce procédé a pour effet d’amplifier la violence de l’agression, de permettre à ses auteurs d’en partager la responsabilité, mais aussi d’autoriser la victime d’un jour à être le bourreau du lendemain… C’est un fonctionnement pervers qui témoigne d’un manque d’empathie très fort et enferre certains élèves dans un sentiment de persécution bien réel ».
Sans parler d’une escalade générale de la violence dans les cours de récréation, Catherine Blaya, à qui les récents faits de victimations filmés n’ont pas échappé, évoque néanmoins la volonté émergente d’un certain nombre de jeunes à exporter les agressions scolaires hors de leur contexte initial et « à prolonger indéfiniment le harcèlement ». Elle souligne enfin l’écart significatif et toujours plus creusé en matière de faits de racket et de perception de la violence entre les établissements ordinaires et ceux situés en zone sensible.

Au collège… et ailleurs

Pierre Rivano6 est correspondant académique pour la prévention de la violence. De son côté, il explique : « l’étude que nous menons depuis cinq ans sur l’Académie de Toulouse (où nous recensons précisément tous les faits donnant lieu à un signalement, à un dépôt de plainte ou suscitant une émotion au sein de la communauté éducative) démontre qu’un fait de violence scolaire sur quatre a lieu dans la cour de récréation. Nous savons aussi que ce rapport augmente si l’on considère uniquement les collèges… Il y a donc un lien direct entre l’âge des élèves et le lieu où s’exercent les violences en milieu scolaire et un autre entre la nature de ces violences et la zone d’implantation des établissements », remarque l’inspecteur d’académie. « Ceci étant, la violence scolaire qui se manifeste ici surtout par des agressions verbales, n’est pas l’unique apanage des cours de récréation des collèges dits difficiles et le recteur de l’académie de Toulouse a demandé à l’ensemble des chefs d’établissements (lycées compris) d’établir un plan de prévention pour la rentrée prochaine »7.

Une vigilance de chaque instant

Aux mesures de prévention visant à traiter les problèmes d’incivilité à la racine, doit aussi s’ajouter une vigilance quotidienne. « Il n’est jamais facile, pour un jeune enfant comme pour un adolescent, de dénoncer ses bourreaux et de reconnaître son incapacité à savoir dire non », souligne à son tour Marjorie Vayr8 présidente de l’association niçoise Enfant Prévention Information Solidarité (EPIS)9. « Par contre les enseignants peuvent, à certains indices, soupçonner des faits de violence à l’encontre d’un élève. Une modification évidente de comportement, un repli sur soi, une agressivité, une anxiété manifeste, un changement de communauté d’élèves, un absentéisme récurrent, un manque de concentration sont autant de signes forts. De même, un élève qui porte des marques sur le cou, se plaint d’avoir mal à la tête, a toujours les joues rouges(…) doit éveiller les soupçons de ses enseignants. Il n’est pas rare que certains professeurs me confient, après coup, avoir eu un pressentiment mais l’avoir minimis酠» Et la psychologue de conclure : « face à des jeunes qui repoussent sans cesse les limites, les enseignants doivent absolument faire confiance à leur intuition. Et être convaincus qu’il n’existe pas de violences anodines ».

Marie-Laure Maisonneuve

(1) L’expression « racket aux devoirs » recouvre le harcèlement, pressions, menaces et violences par un ou plusieurs élèves sur un autre afin que ce dernier réalise, à sa (leur) place, tout ou partie des travaux écrits (exercices, rédactions, résumés, fiches-lectures…) exigés par les enseignants dans le cadre des devoirs à la maison.
(2) Victimation, climat scolaire et sentiment d’insécurité sont les trois séries d’indicateurs pour l’étude et l’analyse de la violence dans le système scolaire.
(3) Maître de conférence à l’IUFM d’Aquitaine, Catherine Blaya intervient dans les modules traitant de la gestion des situations difficiles et de l’enseignement en zone difficile. Elle est en outre l’auteur de plusieurs travaux scientifiques traitant de la violence à l’école, du décrochage scolaire (…) et de divers ouvrages dont : « Violences et maltraitances en milieu scolaire » (A. Colin, collection 128, 2006)
(4) Créé en 1998 grâce au cofinancement de la commission européenne, du conseil régional d’Aquitaine, du Ministère de l’Education Nationale et de l’université Victor Segalen Bordeaux 2, cet observatoire est l’une des structures de référence sur la question de l’étude de la violence en milieu scolaire. Voir le site : http://obsviolence.com
(5) Répertoriées sous le nom de « jeux dangereux » au même titre que le « cercle infernal », « la mêlée », le « bad system », « the battle » (…) ces activités visent à frapper et humilier un élève selon la couleur de ses vêtements, son inaptitude à rattraper un ballon etc. Ces jeux, par leurs principes et leur dangerosité, sont à rapprocher des « comportements à risque » tels que le jeu du foulard et de la tomate (recherche d’un état second par anoxie) qui sévissent dès l’école primaire.
(6) Pierre Rivano est Inspecteur d’Académie – Inspecteur Pédagogique Régional – Etablissement et Vie Scolaire (IA-IPR-EVS) au sein de l’Académie de Toulouse.
(7) Des exemples d’actions menées dans les EPLE de l’académie de Toulouse à consulter ici.
(8) Psychologue clinicienne à Nice, Marjorie Vayr prépare actuellement une thèse sur « Les conduites dites à risques ».
(9) Voir le site de l’association.

Accidents : les cours d’école plus concernées

Si, selon l’OEVS, l’agressivité est en baisse dans les écoles, le primaire a connu une hausse des accidents durant l’année scolaire 2004/2005, passant en un an de 24879 à 27288 cas recensés. Ces chiffres (présentés par l’Observatoire national de la sécurité des établissements scolaires et d’enseignement supérieur et détaillés dans le dossier “analyse et résultats 2004-2005”) indiquent en outre que de plus de 70% des accidents scolaires en maternelle et près de 85% de ceux constatés dans les classes élémentaires ont eu lieu dans les cours de récréation. Au collège comme au lycée, le pourcentage des accidents scolaires localisés dans la cour diminue avec l’âge des élèves au profit de ceux survenant en EPS.

Sommaire Hors-série

Surveillance : la cour et la loi (1/4) >> article
Violences et accidents : la cour de quels dangers ? (2/4) >> article
Médiation : la cour mieux appréhendée (3/4) >> article
Initiatives : la cour de récréation autrement (4/4) >> article

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