Françoise Vergès –  »Etudier l’esclavage autrement »

Professeur à l’université de Londres, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage1 et auteur de plusieurs ouvrages, Françoise Vergès2 pose un regard critique et constructif sur l’enseignement actuel de l’histoire de l’esclavage. Ses réflexions et propositions.

Au lendemain du 10 mai 3, quel bilan dressez-vous de cette première journée de commémoration ?

Un bilan très positif ! Le Ministère de l’éducation, lui-même, s’est mobilisé en envoyant deux circulaires, dont une dès novembre 2005, pour informer les enseignants et les inciter à organiser un moment particulier de réflexion et de recueillement dans leur classe. A cette occasion, ceux-ci ont pu, via des textes proposés par le Ministère, faire découvrir à leurs élèves les écrits de Bernardin de Saint-Pierre, de Condorcet ou encore de Léon-Gontran Damas. D’autre part, des initiatives très intéressantes ont vu le jour. Dans la région de Rouen, Gilles Gauvin4, professeur d’histoire et membre du Comité, a dessiné le contour exact d’un négrier sur la pelouse de son collège et placé à l’intérieur autant d’élèves que d’esclaves, soit un tous les soixante-dix centimètres. C’est grâce à ce genre de séquence pédagogique que les élèves prennent la juste mesure des conditions de la traite négrière.

Plus généralement, quel regard portez-vous sur la façon dont les ouvrages scolaires abordent l’histoire de l’esclavage et de la traite négrière ?

On peut, malgré tout, parler d’évolution. Avant 1998, on ne relevait que deux lignes sur le sujet. Aujourd’hui, depuis la loi Taubira5, nous en sommes à deux pages ! Mais je continue de regretter la présentation « mécanique » de la traite atlantique. Ne pourrait-on pas complexifier, problématiser un peu plus le sujet ? Sur l’esclavage en lui-même, l’approche qui domine repose sur le discours abolitionniste : on évoque la souffrance, la brutalité mais jamais la vie quotidienne des esclaves. N’oublions pas que, dans toutes les sociétés esclavagistes, ces hommes et femmes ont produit des cultures singulières dites « créoles ». Deux autres écueils encore : l’absence de tout lien entre cette histoire et le présent – de ces groupes d’esclaves sont nés des descendants qui souffrent aujourd’hui de discrimination – et une iconographie qui ne se renouvelle pas alors que les ressources existent ! Sur le site du Comité, nous avons ainsi mis en ligne toute une banque d’images d’objets usuels6 : des tabatières, des instruments de musique… Il est essentiel que les enseignants et les élèves aient accès à ces témoignages culturels.

Les programmes scolaires mériteraient-ils également d’être revisités ?

A l’heure actuelle, l’esclavage et la traite négrière ne sont pratiquement abordés que par le biais de l’histoire. Le Comité a récemment suggéré7 que les programmes signalent aux enseignants d’autres angles d’approche comme la visualisation de films ou documentaires, des sorties, des visites pédagogiques. Concernant les programmes toujours, les crimes contre l’humanité sont inscrits à celui de quatrième. Pourquoi ne pas parler, à ce moment et au même titre que la destruction des juifs d’Europe, de l’esclavage, officiellement reconnu comme crime contre l’humanité ?

Quelles seraient les préconisations du Comité concernant la formation des enseignants ?

Les enseignants n’ont peut-être pas besoin de connaître toute l’histoire mais plutôt de savoir appréhender sa réalité… Et pour cela, il faut, tout au long de la formation, multiplier les entrées sur ce sujet : la géographie, la philosophie, l’économie ou encore la littérature sont autant d’entrées en matière car le système esclavagiste a bouleversé toute une société. Je considère, par exemple, que tous les professeurs de littérature moderne devraient connaître l’œuvre d’Aimé Césaire. C’est encore plus vrai pour ceux qui enseigneront à la Réunion où, pour tous les élèves, l’histoire de la traite et de l’esclavage est belle et bien vivante.


 


Propos recueillis par Cécile Desbois


 


 


(1) Institué le 5 janvier 2004 par la loi n° 83-550, le Comité pour la mémoire de l’esclavage a proposé la date de la commémoration annuelle. Plus généralement, il établit l’identification des lieux de célébration et de mémoire, suggère des actions de sensibilisation du public et propose des mesures d’adaptation des programmes d’enseignement scolaire.
(2) Une courte biographie est disponible sur le site du Comité.
(3) Journée instituée par Jacques Chirac et dont la date renvoie au 10 mai 2001, jour où le Parlement adoptait la loi Taubira.
(4) Découvrir le portrait de Gilles Gauvin, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage. 
(5) Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 qui tend à la reconnaissance, par la France, de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. 


(6) A découvrir sur le site : « Traite négrière, esclavage et abolitions, pour un inventaire muséographique ».
(7) Toutes les recommandations du Comité pour la mémoire de l’esclavage dans le rapport remis au Premier ministre le 12 avril 2005.

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