De l’incompétence comme argument d’autorité

Eveline Charmeux a-t-elle un jour étudié la grammaire ? Aucune polémique dans mon propos : c’est qu’à la lecture de son courrier sur « Règles de grammaire ou maîtrise de la langue », la question se pose brutalement. J’avais laissé passer le flot de bile noire qui a accompagné les directives du ministre sur l’enseignement de la lecture (même si je les trouve, au fond, trop directives, comme je l’ai expliqué dans A bonne école). Combat d’arrière-garde de pédagogistes confrontés au principe de réalité — la réalité qui nous enseigne que depuis quinze ou vingt ans, le niveau de compétence en lecture / écriture a dramatiquement baissé.
J’avais tort. La fiction dans laquelle ils vivent interpose un écran opaque entre la réalité terrible dans laquelle l’incompétence pontifiante a plongé les enfants, à commencer par les plus fragiles, les plus démunis, et les partis-pris idéologiques qui ont enfanté la plus terrible récession qu’ait jamais vécue l’école. Défendre bec et ongles les méthodes globales, ou à départ global, ce qui est du pareil au même, et prétendre que la grammaire ne s’apprend pas, parce que ses règles seraient aléatoires (ou non prononcées démocratiquement, si je comprends bien ce que veut nous asséner cette dame qui prend de si haut les travaux de Port-Royal et tous ceux qui ont suivi), participe de la même imposture : l’école doit être un terrain de jeu, toute difficulté est ennuyeuse, tout ce qui n’a pas été voté par une majorité forcément citoyenne est à rejeter dans les ténèbres des temps non démocratiques… Je raconte dans la Fabrique du crétin qu’en 1905 le gouvernement a tenté de faire passer une loi supprimant l’accord des participes conjugués avec avoir avec le COD antéposé. Il n’avait pas paru aux contemporains du père Combes que l’autorité de Marot, qui a décidé de cette « règle », fût suffisante pour que des générations d’élèves continuassent à buter sur un accord arbitraire…
Concert immédiat de protestations — ce fut le CPE de l’époque. En clair, le peuple s’opposa à une réforme qu’il jugeait inutile. Faut-il rappeler à madame Charmeux que le peuple est le maître de la langue ? Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont Malherbe et Vaugelas. Ni les compagnies savantes, ni le législateur n’ont assez de pouvoir pour imposer des règles auxquelles l’usage répugnerait. Les suggestions docilement suivies par une certaine presse qui voudraient que l’on traitât Eveline Charmeux de « professeure » et Chris Laroche de « proviseure » n’entreront pas dans l’usage — sinon au Monde de l’Education — parce qu’elles choquent le génie de la langue. Les « règles » que nous apprenons en grammaire sont-elles à justifier — et les axiomes mathématiques ? Elles sont le produit de mille ans de travail incessant de la langue — et les fantaisies d’un pédagogue isolé dans sa tour d’ivoire, les approximations d’un rappeur perdu dans son ghetto n’entameront pas le corpus grammatical élaboré peu à peu par le peuple tout entier. Quoi de plus démocratique que cette lente maturation ? Les réformes proposées par l’Académie (qui contrairement à une croyance erronée n’a cessé de vouloir rénover la langue) ne sont passées que quand le peuple en avait donné l’autorisation (l’accent grave sur la seconde syllabe d' »évènement », par exemple). La légitimité de la grammaire est là, dans ce travail patient sur la langue, qui de la gangue des Serments de Strasbourg a tiré la langue de Mallarmé ou de Sartre.
Dès lors, enseigner des règles de grammaire, les apprendre par cœur, est au moins une politesse que l’on doit faire à ce peuple français (y compris aux usagers du français hors de France) qui a pris la peine de forger — et qui forge encore — un instrument susceptible de convoyer une culture.
Mais Eveline Charmeux a-t-elle la moindre idée de ce qu’est une culture ? Pense-t-elle que le discours hagard d’un élève débutant, ou le sien — ou le mien — sont en quelque façon comparables à ce que « la plus saine partie des auteurs de tous les temps » a patiemment recensé des usages du peuple ? A-t-elle bien réalisé qu’interdire, pratiquement, à un élève issu d’un milieu défavorisé l’accès aux règles de la langue, c’est lui interdire de quitter son ghetto ? Le souci d’égalitarisme forcené qui s’exprime dans son éructation produit plus d’inégalités réelles que jamais n’en feront les différences de fortune. Les écrivains « bourgeois » du XVIIIe siècle — Voltaire, Diderot, Rousseau, ou tant d’autres — se seraient-ils imposés s’ils n’avaient pas appris la langue de l’aristocratie, qui n’était jamais qu’un cas particulier de la langue du peuple ? Rousseau, dont Mme Charmeux est certainement entichée, avait appris à lire dans l’Astrée, et écrivait les imparfaits en -oi-. Voltaire s’en moque — et il a raison, car il écrit, lui, les imparfaits en -ai-, conformément à la prononciation du peuple.
Et c’était, à l’époque, un peuple fort peu éduqué, qui bâtissait les règles. Nous avons la possibilité, aujourd’hui, d’enseigner aux enfants du peuple les règles qui leur permettront de pénétrer une société, d’en maîtriser les codes — et non se « communiquer » je ne sais quel état informe de la pensée, cette bouillie sonore dont on voudrait nous faire croire qu’elle est la langue du peuple, alors qu’elle est le nouveau sabir des nouveaux exclus.
Et par qui sont-ils exclus ? Le sont-ils par ceux qui veulent leur apprendre la syntaxe et le vocabulaire — et l’orthographe —, ou par les démagogues qui depuis une vingtaine d’années laissent entendre que tout est bon dans l’expression des enfants, et que les règles sont un concept « bourgeois » ? Faut-il rappeler à Mme Charmeux que l’enfant est, étymologiquement, celui qui ne sait pas parler — et que le métier d’enseignant consiste justement à lui donner les mots, et les structures, qui lui permettront de dire, et de dire mieux ?
Je remarque d’ailleurs que Mme Charmeux respecte globalement le corset étroit de la grammaire classique. Et elle ne voudrait pas que nous l’enseignions à ceux qui nous suivent ? Entendrait-elle être la dernière à avoir appris par cœur la syntaxe la plus élémentaire ? Depuis dix ans, les nouveaux programmes ont patiemment tenté d’éradiquer de l’enseignement tout ce qui en constituait la difficulté — et le plaisir. Bientôt, si nous n’y prenons garde, les ilotes parleront aux ilotes. Rêve de libertaire fou, et de libéral borné.
Rien d’anecdotique dans ce conflit entre des idéologues crispés sur des convictions mortifères et les praticiens de la langue — et de l’enseignement. Les temps futurs sont en germe dans cette dialectique du laisser-faire / laisser-dire et de l’exigence de clarté. D’un côté, la tentation de l’obscurantisme. De l’autre, les Lumières — fort malmenées en ce moment. À chacun de choisir son camp.

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