Pierre Frackowiak – Planète des Alphas : une ‘escroquerie télévisée’ ?

Fin avril, les concepteurs de « La Planète des Alphas »1 ont expérimenté leur méthode d’apprentissage de la lecture sur dix enfants d’une école de Haute-Savoie2, durant sept jours, devant les caméras3 de France 2. Pierre Frackowiak, Inspecteur de l’Education Nationale4 conteste vivement cette opération.

Dans quelles mesures les conditions de cette expérimentation vous semblent-elles trompeuses ?

Plus qu’une « expérimentation », il s’agit en fait d’une opération commerciale conçue sur le modèle de la télé réalité5 qui profite de l’air du temps favorable à un retour à des méthodes syllabiques révolues. On dit que cela se passe dans une école, laissant entendre ainsi que l’Education Nationale est partie prenante, or l’opération se déroule pendant les vacances scolaires et l’inspecteur d’académie du département n’a été ni informé, ni consulté et encore moins associé. On affirme que la méthode est quasiment officielle en Suisse or des syndicalistes suisses nous ont informé qu’il n’en était rien. On donne des nombres d’enseignants devenus adeptes de cette méthode or ces nombres sont fantaisistes. On fait état du soutien de l’Inspection Académique du Nord, ce qui est faux. On utilise les services d’un huissier pour contrôler que les enfants recrutés pour l’opération ne savent rien, ce qui est stupide : tous les enfants de 5 ans connaissent des lettres, des sons, des mots… On joue de la caution scientifique alors qu’elle est discutable.

Connaissiez-vous cette méthode avant qu’elle ne soit ainsi mise en avant et, si oui, qu’en pensiez-vous ?

Oui. Il s’agit d’une méthode fondée sur la priorité donnée à la connaissance préalable des lettres et de leurs correspondances avec des sons. Les lettres sont représentées par des petits personnages. Ainsi, Mademoiselle U est une petite poupée dont les tresses se dressent en U à chaque fois qu’elle dit « hue ! ». Monsieur A s’esclaffe bruyamment à la moindre occasion et les personnages s’associent pour parvenir à des syllabes, à des mots, à des phrases qui n’ont pas plus de sens que celles des manuels anciens avec « papa fume la pipe », « Rémi coupe la tulipe rouge », « Momo lave la moto »… On prétend donner un caractère ludique à l’apprentissage, mais on confond le plaisir aléatoire à voir ces personnages mis en scène, avec le plaisir de la découverte du sens, le plaisir d’apprendre. Certes on pourra comme autrefois connaître parfaitement les lettres et les sons, être capables de déchiffrer sans comprendre pour autant ce qu’on lit. On laisse à penser que l’apprentissage de la compréhension se fera plus tard ! Malheureusement, pour beaucoup, il sera alors trop tard.

Précisément, est-ce la méthode d’apprentissage ou la façon dont est médiatisée cette opération qui vous pousse à réagir ?

Les deux ! La méthode elle-même car, contrairement à ce qui est dit, elle met en danger les enfants qui n’ont pas la chance, comme d’autres, de comprendre la fonction de l’écrit, de percevoir le plaisir de la lecture avec des parents qui ne se lassent pas de leur lire des histoires et qui parlent des écrits divers qu’ils rencontrent. La façon dont elle est médiatisée, car nous sommes dans le règne grandissant de la consommation, de la société marchande, de l’apparence, du gadget. On verra peut-être bientôt Mademoiselle « U «  distribuée avec les repas de certaines chaînes d’alimentation rapide…

Quelles démarches avez-vous entamées, avec qui et contre qui ?

J’agis au sein d’un groupe de pédagogues (dont Jacques Fijalkow, Eveline Charmeux, Philippe Meirieu) et avec de nombreux enseignants de CP choqués par les mises en doute de leur action… Il convient de rappeler que l’Ecole est capable d’apprendre à déchiffrer à 90% des enfants, que le vrai problème est celui de la compréhension. Notre action vise France 2 considérant que l’opération de « télé réalité pédagogique » est contraire à la charte du service public, nous envisageons de saisir le CSA et de dénoncer ce que nous considérons comme une manipulation de l’opinion publique et une publicité gratuite déguisée. Quant aux créateurs de la méthode, nous prenons des dispositions pour rétablir des vérités sur les soutiens et sur les nombres donnés et pour mettre en garde les familles sur les dangers de ces pratiques.

Qu’attendez-vous de ce combat ?

Davantage de respect pour l’école, les enfants, les enseignants et les parents. Plus d’engagements collectifs pour faire évoluer l’école, améliorer son efficacité, mieux répondre aux besoins d’une société moderne et démocratique. Et ce n’est pas en tentant de remettre des machines à vapeur sur les rails du TGV, considérant que le TGV n’est pas au point, que l’on réussira. Il faut construire le TGV éducation en allant de l’avant, en prenant en compte le fait que la société change, que les enfants ont changé, que la notion même de savoir lire a changé. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, ce combat est difficile et que les conservateurs de tous bords sont largement favorisés par les médias et par les responsables de l’institution au plus haut niveau.


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve




(1) Méthode d’apprentissage de la lecture (fondée sur le jeu) développée par un couple franco-suisse. Voir leur site.  
(2) L’expérimentation a été menée à l’école maternelle de Doussard (village de 3000 habitants situé à l’extrémité sud du Lac d’Annecy où résident Claude Huguenin et Olivier Dubois, les créateurs de la méthode).
(3) La chaîne a choisi de consacrer à cette expérimentation le « feuilleton quotidien » diffusé dans le cadre du journal télévisé de 13 heures, durant la semaine du 8 au 12 mai, sous réserve de modifications liées à l’actualité. Voir aussi l’article sur le site de France 2.
(4) Pierre Frackowiak est inspecteur de l’Education Nationale, responsable départemental du SIEN-UNSA Education 59 (Nord), pédagogue proche de Philippe MEIRIEU. Textes sur le site www.meirieu.com entre autres sites pédagogiques.
(5) Formule que conteste France 2 qui préfère parler d’un « suivi quotidien, sous forme de reportages ».

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