Anatole Bailly ou la vie discrète du savant helléniste

Son dictionnaire grec-français, publié à la fin du XIXe siècle, a fait de lui un pédagogue intemporel1. Philologue modeste, enseignant consciencieux, érudit honoré… Anatole Bailly a mené sa carrière comme il a rédigé son ouvrage colossal : avec rigueur, humilité et minutie.

Des blogs d’étudiants aux bibliothèques universitaires, des salles des professeurs aux laboratoires de recherches, on évoque le Bailly tel on parle du Gaffiot2 : comme d’un précieux compère. Bien sûr on fustige son côté puritain et l’on se moque de sa pudibonderie républicaine perceptible aux détours de quelques définitions choisies3. Mais on ne saurait remettre en cause l’attachement quasi sacré que semblent lui porter tous ceux qui se sont confrontés, peu ou prou, à l’exercice de la version grecque.

Les années de labeur

François-Anatole Bailly naît en 1833 à Orléans, au sein d’une famille certes modeste (son grand-père tenait un débit de boissons) mais dont l’acharnement au travail compense le manque de fortune. Scolarisé en pension, le jeune Orléanais se passionne très tôt pour les lettres. Il renoue ainsi avec les attirances premières de son père qui, avant d’œuvrer comme lancier rouge du Premier Empire puis de diriger un bureau de diligences, s’était consacré à des études classiques récompensées par plusieurs prix en latin. Au collège, Anatole fait lui-même connaissance avec les langues anciennes. Il obtient un baccalauréat ès lettres et quitte sa chère Orléans pour Paris où, une année durant, il prépare l’examen d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Déraciné, peu confiant, le jeune étudiant intègre pourtant la prestigieuse institution de la rue de l’Ulm en 1853 et comme il l’écrit alors (4) il avance « d’un pas à peu près égal, sans éclat, mais sans trop d’infériorité ».

L’influence d’Emile Egger

L’année suivante, Anatole Bailly entame sa carrière d’enseignant au lycée de Lyon. Là, tout en s’occupant d’élèves de 4e qui l’avaient surnommé « le Père Pouf »5, il se lance dans la préparation de l’agrégation de grammaire et la décroche en 1857. Dès lors, les affectations se succèdent avant de le ramener, en 1861, dans les salles de classe du lycée d’Orléans. Tandis que le jeune enseignant œuvre dans l’ombre, pétri par le sens du devoir, le philologue orléanais Emile Egger (dont Anatole Bailly avait suivi les conférences à l’Ecole Normale Supérieure) fait appel à lui pour le suppléer dans la rédaction d’un livre à l’usage de l’enseignement secondaire et intitulé : « Manuel pour l’étude des racines grecques et latines »6. Fort du succès de ce premier ouvrage, Bailly s’emploie alors à la rédaction de divers manuels et grammaires7 avant de s’atteler, en 1873, sous l’œil discret d’Egger, à une commande ambitieuse de la librairie Hachette : la révision du Dictionnaire Grec d’Alexandre.

Le temps des récompenses

Avec l’aide de sa femme et de son fils, Paul (qui décèdera à l’âge de 21 ans), le professeur de grammaire s’applique méticuleusement, douze ans durant, à la rédaction du manuscrit « hors gabarit ». Il le remet une première fois, en 1885. Puis s’y replonge, l’annote et le complète jusqu’à ce que paraissent enfin ses 2228 pages, en 1894. Parallèlement, l’érudit Bailly dont les manuels, dictionnaires et notices nécrologiques circulent dans les écoles et les lycées est sollicité (en vain) pour exercer à l’Université et convié par les milieux intellectuels de l’époque. Membre de diverses sociétés savantes, du Conseil académique de Paris, de l’Association pour l’encouragement des études grecques, correspondant de l’Institut de France (…) Anatole Bailly est tour à tour fait officier d’Académie, chevalier de la Légion d’Honneur et chevalier de l’Ordre Royal du Sauveur de Grèce. De 1889, année de son départ à la retraite, au 12 décembre 1911, date de sa mort, l’helléniste se consacre exclusivement, en solitaire, à la réactualisation de son Dictionnaire grec, tout en laissant à ses descendants spirituels le soin de continuer à tisser la toile.


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Le Grand Bailly (dictionnaire et encyclopédie en grec) a été réédité en juin 2000 chez Hachette Education.
(2) Lire aussi l’article : « Félix Gaffiot, latiniste et épicurien«  (parcours d’exception du vendredi 03 mars 2006)
(3) Par exemple, la traduction du mot « phallos » ne fait état que de l’objet emblématique porté pendant les processions en l’honneur de Dionysos.
(4) Citation annotée par Serge Vannier dans Les hommes célèbres du XXe siècle dans le Loiret (éd. C.P.E. 2001).
(5) « Sans doute parce qu’il ponctuait ses appréciations d’un toussotement désabusé ». Anecdote relatée par Jacques Boudet, Inspecteur général honoraire de l’Instruction publique, lors d’une conférence donnée à l’Association orléanaise Guillaume-Budé.
(6) Paris, Hachette, 1869.
(7) Étymologie et histoire des mots « Orléans et Orléanais » (1871), Grammaire grecque à l’usage des commençants (1872), Grammaire grecque élémentaire (1873). Puis plus tard : Leçons de mots ; Les mots latins (1881), Les mots grecs (1882), Dictionnaire étymologique latin (1885), Notice sur Emile Egger (1886), Notice sur Ludovic de Vauzelles (1888)…


 


Autres sources : Dictionnaire de biographie française (sous la direction de Roman D’Amat, tome 4, Paris, 1948), Biobibliographie du Loiret (Archives départementales du Loiret). Merci au fonds local de la ville d’Orléans.

Anatole Bailly en cinq dates

1833 (16 décembre) : il naît à Orléans, dans le Loiret.
1853 : il intègre l’Ecole Normale Supérieure de la rue de l’Ulm à Paris.
1857 : enseignant au lycée de Lyon, il est reçu à l’agrégation de grammaire.
1894 : de retour à Orléans, il publie son « Dictionnaire grec-français ».
1911 (12 décembre) : il décède à Orléans tandis qu’il travaille à la révision de son célèbre ouvrage.

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