Célestin Freinet, l’école et la révolution

« Chez lui, l’innovation pédagogique ne se dissocie pas de l’engagement révolutionnaire1″. Pédagogue militant et syndicaliste de la première heure, Célestin Freinet (1896-1966) n’aura de cesse d’œuvrer pour le renouveau de l’école. Une école qui doit, selon lui, former des esprits libres et critiques. Pour cela, il crée des méthodes d’enseignement modernes, basées sur l’autonomie et l’expérimentation.

En 1919, le jeune Célestin Freinet est nommé à Bar-le-Loup2. Dans ses bagages, un attachement à la vie rurale, un esprit de solidarité hérité des tranchées et une blessure au poumon, stigmate de la guerre. Des jalons qui annoncent déjà ce que sera sa pédagogie : populaire, coopérative et civique.

Un instituteur engagé

Dans sa modeste école, Freinet s’intéresse aux expériences éducatives menées ailleurs. Adhérent, dès 1926, du Parti communiste, il voyage en Allemagne, en Suisse et en URSS, d’où il ressort convaincu que l’école doit être prolétarienne. Car après l’enthousiasme, vient l’évidence : les pédagogies avant-gardistes exigent des moyens inaccessibles pour sa classe. A lui d’inventer une didactique adaptée aux « écoles du peuple3 ! Rapidement, les « classes-promenades » s’ouvrent sur le village, l’école devient coopérative, les élèves se responsabilisent. Le maître, lui, cherche encore, et trouve en 1924 : l’imprimerie. Grâce à cet outil, les élèves publient le premier journal scolaire et initient les échanges scolaires. « « Nous ne sommes plus seuls ! »4 peut enfin se réjouir Freinet qui, en 1928, fédère des enseignants au sein de la CEL5. La même année, il prend un nouveau poste à Saint-Paul de Vence.

Un homme en rupture ou « l’affaire Freinet »

A Saint-Paul, Freinet approfondit sa technique de l’apprentissage libre. Il réfléchit, entre autres, à une méthode d’acquisition de la grammaire par la manipulation du langage, méthode qu’il résumera dans sa « Grammaire française en quatre pages »6: « lesté » de quelques principes essentiels, l’enfant assouplit sa plume non pas lors de cours de grammaire mais grâce à cette activité essentielle qu’est la rédaction. Cette simplification de la grammaire, la disparition des manuels au profit de la Bibliothèque de travailet son militantisme communiste irritent la municipalité et les notables « bien pensants » de Saint-Paul. Malgré le soutien des syndicats et intellectuels, Freinet se voit muté d’office par sa hiérarchie. Il claque alors la porte de l’Education nationale et crée son école expérimentale à Vence. Une école privée, mais prolétarienne, construite à la sueur du front. La sienne, et celle de ses amis, ouvriers et paysans.

Un humaniste dans son siècle

Reconnue officiellement par le Front populaire en 1936, l’école de Vence s’inscrit dans « l’esprit de grande fraternité humaine »8 de l’époque. Car Vence devient vite un havre de démocratie accueillant de petits réfugiés espagnols puis juifs allemands. Grâce aux nouveaux outils créés par Freinet (journal mural ou pièces-ateliers), ils découvrent l’entraide, la liberté d’expression et l’hygiène. Freinet, le militant, s’engage sur tous les fronts. Lancement de la Ligue des parents prolétariens, création de syndicats paysans… En 1939, un tel activisme politique se fait risqué. Victime de la censure puis de perquisitions, Freinet est finalement arrêté et interné.

Un fondateur passé à la postérité

Libéré sous surveillance en 1941, Freinet rejoint la Résistance et prend la direction du maquis du Briançonnais. A la Libération, allant « d’abord là où l’appelait le premier des devoirs : celui du citoyen9« , il siège au Comité de Libération de Gap avant de retrouver Vence. Devant son école ravagée, il n’aura qu’un mot : « nous allons repartir ». L’école rouvre ses portes, accueille des élèves mais aussi des stagiaires. Dans le même temps, en 1948, après 22 ans d’adhésion, Freinet quitte le PCF dans lequel il ne se reconnaît plus10. Alors que la CEL se réorganise en ICEM11, Vence devient école publique en 1991. Aujourd’hui, l’ICEM continue de transmettre la conviction de son fondateur disparu en 1966 : « Ce n’est pas avec des hommes à genoux que l’on mettra une démocratie debout ! »12.


 


Cécile Desbois


 


 


(1) Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996.
(2) Département des Alpes-Maritimes
(3) Célestin Freinet, Pour l’école du peuple, Paris, Maspero, 1969, 1971 (réédition de L’Ecole moderne française, complétée par Les Invariants pédagogiques), 1974 (avec préface d’Elise Freinet).
(4) Dans son journal de bord, le 28 octobre 1924.
(5) Coopérative de l’enseignement laïc qui regroupe les activités d’imprimerie, radio et cinéma.
(6) Pour Célestin Freinet, la grammaire n’est pas un but mais un moyen de réaliser la communication. Il publia notamment une Grammaire française en quatre pages, imprimée par l’école (1937).
(7) Créée en1932, la Bibliothèque de travail est une collection de brochures documentaires pour les enfants.
(8) Freinet, L’école Freinet, réserve d’enfants, Paris, Maspero, 1974.
(9) Elise Freinet, Naissance d’une pédagogie populaire, Editions de l’école moderne, 1949.
(10) Lassé de constater que le PCF ne le soutenait pas dans son entreprise de changement de l’école, Célestin Freinet a aussi dû affronter des rumeurs l’accusant de collaborationnisme pendant la guerre.
(11) Institut coopératif de l’école moderne, voir le site.
(12) Célestin Freinet, Ce n’est pas avec des hommes à genoux qu’on mettra une démocratie debout !, Revue L’Educateur, 10 octobre 1960.

Célestin Freinet, en 5 dates

1912: entre à l’Ecole normale d’instituteurs de Nice
1924 : introduit l’imprimerie dans sa classe de Bar-le-Loup
1928 : fonde la CEL (Coopérative de l’enseignement laïc)
1935 : ouvre son école « prolétarienne » à Vence
1947 : organise le mouvement sous l’ICEM (Institut coopératif de l’école moderne)

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