Richard Redondo :  »attention à l’interprétation politique du rapport de l’INSERM »

Médiatisée à la suite de la « crise des banlieue », l’expertise de l’INSERM sur les troubles du comportement1 suscite de fortes réactions2. Président de l’association des psychologues scolaires3, Richard Redondo donne son point de vue sur le contenu du rapport.

Que pensez-vous de la définition des « troubles de conduite » proposée par le rapport de l’INSERM ?

Si l’on résume le texte, les troubles du comportement ne sont ni plus ni moins qu’une différence par rapport à la norme. Mais quelle norme ? Et qui la définit ? C’est cette interprétation politique – au sens étymologique du terme – qui me gêne beaucoup. Finalement, cela revient à garantir qu’un enfant qui dérape donne des signes de délinquance. Pour moi, les troubles du comportement sont avant tout une réponse inadaptée des enfants dans des lieux normalement régis par des règles. Pour fonctionner, l’école a besoin des bonnes réponses au bon moment, et tous les enfants n’ont pas la capacité de le faire.

Sur le terrain, comment les troubles du comportement sont-ils décelés et pris en charge ?

Dépister tôt pour guérir : voilà l’idée primordiale, soulignée à juste titre par le rapport. On parle bien ici de prévention. Une prévention qui, effectivement, peut commencer très tôt, de nombreux troubles se manifestant dès la maternelle. Le dépistage se fait alors à travers un faisceau de canaux – parents, enseignants, médecins PMI… – et de circonstances – la classe, la cantine, etc. La prise en charge repose ensuite sur un principe-clé : sur un trouble du comportement, poser toute une palette de regards. En un mot, privilégier la collaboration pour éviter l’interprétation dangereuse d’un seul.

Au quotidien, les enseignants assistent à des crises de colère, des désobéissances, etc. Peut-on y voir les signes annonciateurs d’une future délinquance ?

Absolument pas ! D’un comportement que l’on peut penser aléatoire, il est impossible de tirer une interprétation qui expliquerait un comportement dans le temps. La marge d’erreur est bien trop énorme, et la démarche totalement contraire à notre déontologie. Prenez, par exemple, le cas de la maltraitance des enfants. Fréquemment, on identifie une forme de violence dans l’enfance des parents. Mais tenir le raisonnement inverse, c’est aller à la catastrophe : tout enfant battu ne deviendra pas un parent violent ! Et quitte à parler de violence, il faut tout de même rappeler qu’elle n’existe pas en tant que telle : nous la ressentons, nous l’interprétons, avec nos degrés de tolérance personnels. Les équipes éducatives expérimentent tous les jours cette complexité.

Quel regard portez-vous sur les moyens de prise en charge recommandés par l’INSERM ?

Le rapport évoque une série de tests, après dépistage, dont la fiabilité semble d’emblée douteuse. Interrogez un enfant de trois ans : à coup sûr, ses réponses vous dérouteront. Entre autres, parce que les enfants répondent souvent « en différé » aux questions posées. L’autre problématique majeure du texte repose sur son approche déterministe, héritée de l’influence nord-américaine : tout le monde doit fonctionner de la même façon. Je ne suis pas forcément opposé à la médicalisation mais contre une médicalisation, voire une instrumentalisation, de masse. Chaque enfant a droit à son individualité !

Quelles autres solutions pourraient permettre une meilleure prévention des troubles du comportement ?

Pour moi, le dépistage a un coût et requiert la mise en œuvre de moyens financiers. Dans la région de Marseille où je travaille, les PMI interviennent sur des secteurs très étendus, les médecins scolaires dans des dizaines d’écoles. Sans parler des psychologues dont le nombre est insuffisant au regard de la charge de travail. Avec des équipes changeantes, une PMI qui vient tous les trois mois, les limites de notre action se dessinent assez rapidement…


 


Propos recueillis par Cécile Desbois


 


(1) « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent ». Publié en septembre 2005, le rapport préconise notamment le dépistage du « trouble des conduites » chez l’enfant dès le plus jeune âge. Synthèse téléchargeable sur le site de l’INSERM. 
(2) Voir notamment la pétition « Pas de zéro de conduite pour les enfants de moins de trois ans »
(3) Plus d’informations sur le site de l’AFPS (Association française des psychologues scolaires).
(4) Protection maternelle et infantile.

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