Adapté d’un récit autobiographique de Claude Sales, le film La Trahison de Philippe Faucon raconte, en pleine guerre d’Algérie, l’histoire d’un jeune sous-lieutenant de l’armée française confronté à la possible trahison des quatre « appelés musulmans » de son unité.
Le film retrace 13 jours dans la vie d’un poste isolé dans le sud-est algérien en mars 1960. Il s’agit de l’histoire de Claude Sales, incarné dans le film par le lieutenant Roque, qui commande une trentaine d’hommes, tous appelés, dont quatre jeunes musulmans. Parmi eux le caporal Taïeb, qui sert d’interprète au lieutenant Roque, et qui est son protégé.


En quoi le regard que Claude Sales porte sur la guerre d’Algérie dans son livre vous a-t-il intéressé ?

Son regard sur la situation en porte-à-faux des quatre jeunes Algériens, enrôlés dans l’armée française, « Français de souche nord-africaine », comme on les appelait à l’époque. Ces quatre jeunes gens se retrouvent en fait piégés, pris dans une situation où ils se retrouvent auxiliaires d’une armée de l’oppression des leurs, ils sont du mauvais côté.

Il s’agit d’une approche inhabituelle de la guerre d’Algérie…

Oui en effet. En fait, le sujet de mon film, c’est de montrer à quel point ces jeunes gens sont dans une situation dans laquelle on a perdu l’idée qu’ils pouvaient avoir un libre arbitre, un jugement. On avait décidé pour eux.

Ce film, était-ce pour vous en quelque sorte faire « votre devoir de mémoire », d’autant que vous êtes né au Maroc au moment des événements ?

J’avais le désir de revenir sur une période qui est ressentie comme lointaine, mais qui a encore des résonances très fortes aujourd’hui. Il fallait en garder trace, car ces événements sont encore largement refoulés, occultés dans la mémoire collective française, alors que leurs répercussions sont encore très présentes.

Votre film s’adresse-t-il aussi aux jeunes, aux élèves ?

Je n’ai pas pensé aux élèves, ni aux classes, car j’avais juste un besoin de revenir là-dessus, et surtout l’espoir que ça fasse parler, que ça ouvre un débat. Que ce film soit le début d’un intérêt pour cette période historique.

Votre film n’est pas violent. La violence ultime de votre film est-elle celle du déchirement intérieur des personnages principaux ?

Oui bien sûr. Si l’on prend l’exemple de l’image de la torture dans mon film, incarnée dans une seule scène, l’intérêt pour moi n’était pas de restituer la violence à l’écran, mais ce qui se disait. Ce qui caractérisait ceux qui torturaient, c’était leur façon de convaincre le rebelle qu’il avait fait un mauvais choix, qu’il subissait la torture pour rien, pour les autres. Ils voulaient convaincre celui qui était dans une attitude de résistance qu’il avait fait le mauvais choix.

Aucun camp n’est bon ni mauvais dans votre film. Est-ce votre propre vision des choses, celle de Claude Sales ou tout simplement la réalité historique ?

Je ne sais pas si on peut parler de camp. En tout cas les personnages eux ne sont pas blancs ou noirs. Pour ce qui est de la vision présentée dans le film, elle correspond à une synthèse de nos deux visions (celle de Philippe Faucon et de Claude Sales ndlr) et de la réalité historique. La réalité historique, c’est qu’on a déplacé la population, regroupé les gens dans des camps, traqué les rebelles. La vision des personnages pris dans le piège vient plus du livre et caractérise, par la suite, mon film.

Pour revenir à la vision ambivalente du conflit dans votre film, l’Armée française apparaît tour à tour abjecte et bienfaisante. Est-ce aussi une réalité historique ?

C’est une réalité historique. Je vais vous donner un exemple précis. A un moment dans mon film, Taïeb accompagne un infirmier chez une femme dont l’enfant est gravement malade. L’infirmier est là pour soigner l’enfant, ce qui est très positif, et ressenti comme tel d’ailleurs par Taïeb. Or en sortant de la maison de cette femme, Taïeb et l’infirmier tombent sur des cadavres d’Algériens exposés pour faire peur aux rebelles. Ces images résument la situation.

Par rapport au titre de votre film, peut-on dire que la seule trahison, la plus grave, c’est celle de Taïeb ?

Non, bien sûr, la seule trahison n’est pas celle de Taïeb. La trahison est le titre du livre de Claude Sales. Mais le sens que je donne au titre est un sens avec des guillemets. Car les quatre jeunes appelés algériens sont dès le départ dans une situation de trahison, vis-à-vis des leurs. La trahison pour eux est des deux côtés.

Quel est le plus du cinéma dans cette adaptation ?

Dans le livre, le récit est raconté du seul point de vue du lieutenant. Or le film donne aussi le point de vue des quatre jeunes algériens, qui comprend bien entendu celui de Taïeb.

                 Propos recueillis par Sandra Ktourza et Raphaël Rech