Thèse et enseignement : est-ce compatible ? 5 Questions à Christopher Kermorvant

Ingénieur-docteur en informatique, chargé de cours à l’université de Toulon et de Saint-Étienne, Christopher Kermorvant est également secrétaire de la Guilde des Doctorants1. À ce titre, il répond régulièrement aux problèmes rencontrés par les « thésards » qui peuvent, parfois, être des enseignants en exercice.

Existe-t-il selon vous un intérêt particulier à préparer une thèse tout en enseignant ?

Il faut distinguer le cas du doctorant qui choisit d’enseigner, quelques heures par semaine, pendant le déroulement de sa thèse2, du cas de l’enseignant en poste qui décide de rédiger une thèse sur son temps libre. Dans la première hypothèse, il s’agit d’un complément de revenus ou l’occasion de tester ses compétences pédagogiques ou des capacités diverses… comme la prise de parole en public par exemple. Dans le second cas (qui concerne le plus souvent des enseignants du second degré), les points positifs sont, à mon sens, amoindris par la difficulté de la tâche et les sacrifices qu’elle sous-entend. L’intérêt d’un tel travail est directement lié à la motivation de l’enseignant et à son projet professionnel. Ceci étant, le professeur qui présente une thèse “en érudit”, par passion pour un sujet, prend moins de risques que celui qui mise sa carrière sur son travail de thèse.

À quelles difficultés majeures les enseignants sont-ils confrontés pendant leur travail de recherche ?

Le principal problème est celui du temps. Rédiger une thèse le soir et le week-end est un travail de longue haleine. Un doctorant engagé dans un parcours classique met au minimum trois ans pour rédiger sa thèse, il faut dix années à un enseignant pour réaliser un travail de qualité équivalente sur son seul temps libre. Autre frein : la fluctuation des sujets de recherche au fil des ans. Il me paraît totalement impossible d’entreprendre une thèse en sciences pures sur huit ou dix ans : l’évolution des données et la concurrence en matière de publications sont telles, que la thèse serait obsolète avant même d’être soutenue ! Les lettres ou les sciences humaines se prêtent davantage à des thèses étalées sur la durée.

Que conseillez-vous aux professeurs qui veulent, malgré tout, s’atteler à la rédaction d’une thèse ?

Pour limiter les risques d’échecs et de démotivation, les enseignants doivent calculer le temps libre hebdomadaire dont ils disposent afin d’estimer, en années, la durée totale de leur travail (en fonction du nombre d’heures que leur thèse exige). Il me semble également essentiel qu’ils s’interrogent sur la finalité de leur thèse et sur le projet professionnel envisagé par la suite. Car la thèse ne mène pas à tout (lire aussi la question encadrée). Il s’agit aussi de bien choisir son directeur de thèse. Il peut être fort utile de renseigner sur son activité : sa dernière publication, ses fonctions d’expertise… Et sa disponibilité : il existe une corrélation directe entre le nombre de doctorants encadrés par le même directeur et les chances de mener à terme sa thèse.

Auprès de qui les enseignants peuvent-ils obtenir ce genre d’informations ?

C’est notamment le rôle des écoles doctorales que d’aiguiller les doctorants dans leurs différents choix… Ceci étant, les écoles ne se livrent pas forcément à des analyses fines et il peut être fort intéressant pour les enseignants qui veulent gagner du temps de se rapprocher des associations locales de doctorants affiliées à la Confédération des jeunes chercheurs (CJC)3. Ces dernières connaissent généralement assez bien le fonctionnement des universités et peuvent faciliter certaines connexions avec des réseaux de recherche… Par ailleurs, nous avons listé, sur le site de la Guilde, un grand nombre de liens utiles aux doctorants.


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


 (1) La Guilde des Doctorants est une association créée en 1997 qui centralise, par le biais de son site internet, des informations et des outils utiles à la formation des doctorants et à l’insertion professionnelle des docteurs. L’association a notamment élaboré un guide téléchargeable (complété et repensé au fil des ans) à l’attention des doctorants.
(2) Les doctorants qui font le choix d’enseigner pendant le déroulement de leur thèse peuvent le faire sous différents statuts : moniteur, attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER), ou vacataire. Les conditions de recrutement sont répertoriées dans le Guide des doctorants
(3) Voir le site.
(4) Pour s’informer sur les conditions minimales requises et les possibilités de qualification par le Conseil national des universités (CNU).

Quel est le piège pour les enseignants ?

Il peut être dangereux de se consacrer à une thèse dans l’espoir d’enseigner à l’université sans vérifier, au préalable, les conditions minimales requises pour y être autorisé. Le recrutement des enseignants-chercheurs dans les universités répond à des critères précis qui varient pour chaque discipline et pour chaque établissement4. Il est possible de se retrouver le bec dans l’eau, après dix ans d’effort, avec une excellente thèse en poche pour des raisons purement administratives.

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