Arno Klarsfeld : colonisation, quelle histoire ?

En pleine polémique autour de la loi du 23 février 20051, Arno Klarsfeld est chargé par Nicolas Sarkozy de mener un « travail approfondi sur la loi, l’histoire et le devoir de mémoire ».

Quelle analyse faites-vous du contenu consacré à la colonisation dans les ouvrages scolaires ?

De façon générale, je ne trouve pas ces chapitres équitables. Par exemple, la question de l’effort médical, ou de tout autre « bienfait », n’est jamais abordée autrement que par des documents, bien souvent des affiches de propagande. Le texte se coupe même d’informations essentielles comme l’évolution de la mortalité infantile, indice pourtant révélateur d’un certain progrès. Pour résumer, les manuels d’histoire ne peuvent pas servir à une repentance collective.

Pour autant, était-il nécessaire d’établir un texte de loi autour de cette question ?

Pour répondre à cette interrogation, il faut revenir à l’origine du débat. Des personnes qui ont souffert, les rapatriés, se sont aperçues que les programmes scolaires ne mentionnaient pas, ou peu, leurs efforts et sacrifices. Or, si le législateur n’a pas à écrire l’histoire, ni à l’interpréter, il lui revient de fixer des bornes morales. A titre d’exemple, je cite souvent les lois Gayssot2 et Taubira3 qui protègent la mémoire des victimes de crimes contre l’humanité.

Justement, le débat ne repose-t-il pas aussi sur la confusion, souvent relevée par les enseignants, entre mémoire et histoire ?

Pour moi, la mémoire fait partie de l’Histoire, ou plus exactement, elle avance parallèlement à elle et en devient, au fil du temps, partie intégrante. Et dans ce débat, nous sommes bien en présence de deux mémoires douloureuses et opposées : celle des rapatriés d’une part, et celle des anciens colonisés d’autre part.

Les historiens contestent également l’usage de notions subjectives telles que « positif » et « négatif ». Rejoignez-vous leur réflexion ?

J’établis surtout une distinction entre le concept du « rôle », présent dans l’article de loi initial, et celui de l’ « aspect » qui me semblerait plus approprié. Le premier terme tend effectivement au jugement de valeurs, et à l’interprétation, tandis que le second rend compte de faits.

Vous défendez donc une solution passant par la réécriture de l’article ?

Oui. Il faut aller vers l’apaisement, non pas en abrogeant l’article 4, mais en le réécrivant. Le futur texte doit rappeler les méfaits de la torture, les massacres, les injustices mais aussi les aspects – et non le « rôle » – positifs de la présence française outre-mer. Cette solution irait dans le sens du discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv’ en 1995 qui a reconnu les fautes de l’Etat français, mais a aussi rappelé l’attitude courageuse de la population.
                                                               Propos recueillis par Cécile Desbois


(1) Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. L’article 4 dispose que : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » Dans ses vœux à la presse, le Président de la République s’est d’ailleurs prononcé pour la réécriture de cet article 4.
(2) Loi n° 90-615 du 13 juillet 1990 ou « Loi Gayssot » tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe.
(3) Loi n°2001-434 du 21 mai 2001 ou « Loi Taubira » tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

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