‘Les méthodes [globales] d’apprentissage de la lecture sont nocives’

Dès la rentrée 2006, c’en est fini de la méthode globale d’apprentissage de la lecture. Une circulaire sera publiée « sous huit jours » indiquant précisément les conditions d’abandon de cette méthode et le retour définitif à la méthode syllabique, a indiqué Gilles de Robien jeudi 8 décembre. Comment réagit le monde éducatif ?

Le 23 novembre dernier, Gilles de Robien déclarait à l’Assemblée nationale que « tous les spécialistes s’accordent sur le fait que les méthodes d’apprentissage de la lecture regroupées sous le terme générique de ‘méthode globale’ sont nocives ». Suite à ces déclarations, le Premier ministre Dominique de Villepin proposait une série de mesures pour lutter contre l’échec scolaire, dont une réforme des méthodes d’apprentissage de la lecture, comprenant « l’abandon de la méthode dite ‘globale’, dès la rentrée 2006 ». Le ministre de l’Education nationale a confirmé ces propos jeudi 8 décembre, et dès janvier 2006, le retour à l’unique méthode syllabique sera officialisé. Qu’en pense le milieu éducatif ?



55% des parents pour la méthode syllabique


Ces propos sont salués par l’association SOS Education , qui dans un communiqué, « applaudit la déclaration de Gilles de Robien » et sa volonté de « prendre contact avec les éditeurs de livres scolaires pour qu’ils prennent en compte cette décision officielle ». L’association demande le retour aux méthodes syllabiques depuis quatre ans. La syllabique, sinon rien ? Ce point de vue est aussi celui défendu, depuis des années, par le collectif Sauvez les lettres, et d’ailleurs réaffirmé à l’unanimité lors de la clôture de leur quatrième université d’été en août dernier, où Marc Le Bris soulignait que le collectif était en train de « rédiger ses propres programmes avec [ses] idées qui réhabilitent la méthode syllabique ». Cette méthode est par ailleurs celle qui est le plus appréciée des parents : une enquête sur l’illettrisme publiée le 30 septembre 2004 par la PEEP, montrait que 55% des parents estimaient que la méthode syllabique était la méthode d’apprentissage de la lecture la plus satisfaisante contre 12% pour la méthode globale. Par ailleurs, dans le courrier des lecteurs de VousNousIls, plusieurs mamans dénoncent les ravages de la méthode globale. Pour apprendre à lire à leurs enfants, elles ont eu recours à la méthode Boscher (manuel datant de 1907, vendu à 100 000 exemplaires chaque année), et ont repris elle-mêmes les bases à la maison…

Une méthode vraiment « nocive » ?


Pourquoi un tel rejet de la méthode globale, ou semi-globale ? Est-elle vraiment « nocive », pour reprendre les termes de Gilles de Robien ? Il est vrai que les chiffres sont parlants : François Fillon, alors ministre de l’Education nationale, s’alarmait en février dernier du chiffre de 15% d »élèves arrivant en 6e sans maîtriser la lecture. Doit-on pour autant tout imputer à cette méthode ? Georges Dupon-Lahitte, président de la FCPE, rétorque, suite aux déclarations du ministre de l’Education nationale, que « partir en guerre contre une méthode de lecture qui n’est plus du tout utilisée témoigne d’un amateurisme inquiétant ». En effet, cette méthode est abandonnée par les enseignants « depuis belle lurette », souligne le SNUipp, syndicat majoritaire des professeurs des écoles. Alors comment juger de ce qui n’est pas ? Et surtout comment imputer les mauvais résultats des élèves en lecture à une méthode non utilisée ?


« L’abandon total de la méthode globale est une absurdité »


C’est la question que se pose une lectrice. Eveline Charmeux, professeur honoraire à l’IUFM de Toulouse, ex-chercheur en pédagogie de la lecture, par ailleurs normalienne et agrégée de grammaire, fait remarquer que cette méthode n’est réellement utilisée que par 0,2 % des enseignants. Et surtout que ce qui est pratiqué en classe est bien loin de la théorie originelle, celle de Decroly, qui inventa cette méthode au début du 20e siècle : « La différence essentielle avec les propositions de la Recherche en Didactique de la lecture, c’est que l’objectif visé [chez Decroly] n’est pas le déchiffrage, mais les processus de construction des significations…[…] ». Pour cette lectrice, « les propos gouvernementaux sont loin de la réalité » et « cette déclaration gouvernementale est, à coup sûr, la chose la plus bête, la plus ignorante, la plus honteuse donc pour des gens prétendument cultivés, qu’on ait pu dire depuis longtemps sur l’école et sur l’apprentissage de la lecture « . Car pour elle, « lire, c’est comprendre un texte écrit, et donc, apprendre à lire, c’est apprendre à comprendre un texte écrit. La véritable question qui se pose est évidemment : ‘Comment fait-on pour comprendre un texte écrit ?’ : c’est cela qu’il faut enseigner ! ». Un autre lecteur, Jacques Alliaume, « linguiste catastrophé » (maître de conférence à l’UFR des Lettres et Sciences Humaines de l’université de Schoelcher, Martinique) va dans le même sens. Il écrit que « L’abandon total de la méthode globale est une absurdité qui nie le fonctionnement du cerveau humain », car pour lui, « le cerveau humain se compose de deux hémisphères cérébraux qui ont chacun des tâches précises et complémentaires de celles assurées par l’autre. Pour utiliser les termes familiers aux techniques de lecture, l’hémisphère gauche est plus analytique, l’hémisphère droit est plus global ». Or la méthode syllabique revient à « s’adresser sélectivement à l’hémisphère gauche » donc à « fabriquer des unijambistes ». Par conséquent, « la seule manière logique d’enseigner la lecture c’est de s’adresser au cerveau total de l’apprenant afin de solliciter l’ensemble de ses ressources cérébrales ».


 


Le point de vue des orthophonistes



Alors qui croire ? Deux questions se posent : cette méthode est-elle vraiment abandonnée depuis si longtemps ? Ce n’est pas ce que laissent entendre plusieurs témoignages de lecteurs… Et le succès des ventes de méthodes à l’ancienne !
Et autre question : est-ce qu’un retour complet à la méthode syllabique serait réellement la solution ? Si l’on en croit une spécialiste, oui. Dans la Lettre d’octobre 2005 de la Fondation pour l’Innovation Politique,  Brigitte Etienne, orthophoniste, chargée de cours à l’école d’orthophonie de Tours depuis 1996 indique que « depuis plusieurs années, des orthophonistes tentent d’alerter le ministère de l’Education nationale sur les ravages causés, au cours préparatoire (CP) et au cours élémentaire 1 (CE1), par les méthodes semi-globales d’apprentissage de la lecture ». Pour elle, le constat est accablant, car « non seulement ces méthodes augmentent les difficultés chez les vrais dyslexiques, mais elles créent de ‘faux dyslexiques’ chez des enfants qui ont une bonne mémoire et une bonne capacité de déduction […] ». Résultat : « L’effort de décodage ou de devinette qu’ils doivent produire est si grand qu’il perturbe gravement leur compréhension du texte lu. L’acquisition de tous les savoirs en est handicapée, car comment apprendre ce qu’on ne comprend pas ? Certains peinent tellement pour lire qu’ils en finissent par détester la lecture » (pour des exemples concrets, se réferer à la Lettre d’octobre 2005, ndlr). Lire également le dossier consacré à l’apprentissage de la lecture et à ses évaluations, critique vis-à-vis des méfaits de la lecture globale.
La méthode globale, un danger public ? Gilles de Robien s’est appuyé sur les études des « spécialistes » -à savoir les orthophonistes- pour dénoncer les ravages de la méthode globale au niveau de la dyslexie des élèves. Oui, mais voilà : il semblerait que tous les orthophonistes ne partagent pas le même point de vue. Suite aux déclarations du ministre, la Fédération nationale des orthophonistes a vivement réagi le 8 décembre et déclaré qu' »il n’existe à ce jour aucune étude menée par des orthophonistes, validée scientifiquement, mettant en évidence des liens de causalité entre méthodes de lecture et pathologies du langage écrit », et que « les affirmations d’orthophonistes sur les supposés effets de la méthode globale n’engagent que ces professionnels »… Le retour à la méthode syllabique serait-elle alors la réponse à tous les maux ? Et rendrait-t-elle tous les élèves bons lecteurs ?


 


 


Et pourtant, le niveau n’a pas tant baissé…



Au cours des dernières décennies, le niveau en lecture des élèves a-t-il réellement baissé ? S’il n’a pas spectaculairement augmenté, il n’est pas non plus totalement désastreux, d’après les résultats des deux seules études menées en France (comparaison du niveau des élèves, l’une portant sur 1920 et 1996, l’autre sur 1987 et 1997) dont les résultats sont présentés sur le site du SNUIPP. La première portant sur la base d’épreuves du Certificat d’Etudes Primaires compare les connaissances en français et en calcul des élèves de 1920 s’étant présenté au certificat d’études (c’est-à-dire seulement 50% choisis parmi les meilleurs élèves) à celles de l’ensemble des élèves de 1996. Il en ressort que « les résultats des élèves sont aujourd’hui meilleurs en rédaction, ils sont à peu près équivalents dans les questions de dictée portant sur l’intelligence du texte (vocabulaire et compréhension) et en calcul dans trois opérations de base (addition, soustraction, division). Ils sont en baisse, légère en multiplication et marquée en orthographe en analyse grammaticale, en conjugaison et dans la résolution du type de problèmes posés dans les années 20 ». Quant à la deuxième étude, elle offre une comparaison des résultats en lecture-compréhension entre les élèves de CM2 de 1987 et ceux de 1997. Il s’y avère que « les fréquences moyennes de réussite s’élèvent à 65,6% en 1987 et à 66,1% en 1997 ». Syllabique, globale ou autre : le débat reste ouvert…

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