Monique Rochot : l’appel d’une enseignante malvoyante

Professeur de lettres classiques devenu quasi aveugle, Monique Rochot s’est battue pendant plus de seize années pour pouvoir enseigner dans des conditions décentes. À la retraite depuis trois ans, elle se démène à présent pour défendre les droits de ses collègues handicapés visuels1.

“Vous savez, il peut m’arriver de ne pas être très aimable”, prévient-elle d’emblée. Monique Rochot, à qui l’on avait gentiment conseillé d’aller tricoter auprès de sa cheminée après l’annonce de sa cécité presque totale en 1985, ne fait pas dans la dentelle. “Lorsque mon compagnon et moi-même avons des situations anormales à dénoncer, nous aimons dire que nous posons des bombes”, avoue-t-elle avec amusement de sa voix claire et franche.

Le soutien des élèves

La colère de l’enseignante à l’encontre de son administration est née il y a vingt ans, après qu’un décollement de rétine ne lui laisse plus qu’un vingtième de vision à l’œil gauche2. “Par chance, au fil des ans, mes élèves ont très rapidement su comment m’apporter une aide efficace. Je me souviens notamment de cette jeune fille de quatrième essayant d’allumer une cigarette en classe et de la réaction très droite et très énergique de son camarade qui lui avait fait comprendre combien il était lâche de vouloir profiter ainsi de la situation… ” Mais si le handicap de Monique semble bien accepté par ses élèves, il l’est moins par ses supérieurs. Lorsque, à la rentrée 1986, Monique, désormais équipée d’une canne, reprend le chemin du collège où elle enseigne le latin, le grec ancien et le français depuis douze ans, elle sait qu’une aide particulière lui sera désormais indispensable pour faire cours correctement. “Ma très faible vision (qui n’a pas évolué depuis) me permettait de distinguer les couleurs et les lumières, comme au travers d’un épais brouillard, mais ne me suffisait pas pour lire”, poursuit Monique. L’enseignante pense alors pouvoir bénéficier de la présence d’un assistant à ses côtés, comme les textes le prévoient en pareil cas3, mais c’est en fait une longue lutte avec sa hiérarchie qui commence.

Une aide menacée

“En 1986, devant l’incapacité de l’administration à me trouver un assistant, il m’a fallu recruter, par mes propres moyens, une jeune étudiante en maîtrise de lettres classiques pour m’aider, dans mon travail, en classe et à la maison“. En septembre 1987, le principal du collège pense avoir trouvé une solution plus adaptée : il demande au rectorat de Dijon d’accorder une décharge horaire au compagnon de Monique, Claude Féron, enseignant en arts plastiques dans ce même établissement, pour qu’il puisse occuper, à son tour, les fonctions d’assistant4. “C’était évidemment la meilleure des options possibles, mais d’année en année, les heures de décharge hebdomadaire ont été progressivement réduites avant d’être complètement supprimées en juin 1996. Le nouveau proviseur avait des doutes sur mon handicap…”, se souvient l’enseignante. Privée d’assistant, Monique tape du poing au rectorat de Dijon et obtient “par miracle” une décharge horaire totale pour son compagnon. Mais en 2000, le chef du personnel du rectorat change. Le cas Rochot-Féron est à nouveau sur la sellette. Pour continuer à enseigner décemment, Monique doit alors alerter les syndicats qui obtiennent gain de cause en argumentant le proche départ à la retraite du professeur…

Faire appliquer les textes

Deux ans plus tard, sa mission d’enseignante menée à terme, Monique Rochot entend aider ses pairs à faire valoir leurs droits. Avec l’aide du GIAA, elle parvient à recenser une cinquantaine d’enseignants aveugles ou amblyopes et envoie un questionnaire à chacun d’entre eux pour connaître précisément leurs conditions de travail. De cette enquête, émerge un constat qui fait écho à sa propre histoire : “il suffirait que les textes soient appliqués pour que tout aille bien mieux”. Monique Rochot contacte le ministère, obtient un rendez-vous et explique au conseiller technique de François Fillon (alors ministre de l’Education nationale) combien les conditions de travail des enseignants handicapés visuels peuvent -anormalement- varier d’une académie à l’autre… Restée sans nouvelle de son dossier pendant des mois, elle sait aujourd’hui qu’il est en attente au service d’action sociale du ministère… “La situation presse”, conclut-elle “car, si j’ai eu la chance de n’avoir que des élèves parfaits et très compréhensifs, je sais qu’il est aujourd’hui devenu impossible de faire cours sans des yeux dans la classe”.


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Monique Rochot œuvre au sein du Groupement des intellectuels aveugles ou amblyopes (GIAA), association fondée en 1949 et reconnue d’utilité publique en 1959. 
(2) Un accident de voiture lui avait déjà coûté la vue de l’œil droit en juillet 1968, un an après sa nomination au collège de Toucy (dans l’Yonne).
(3) Les dernières dispositions en matière de recrutement et d’intégration des travailleurs handicapés figurent au B.O. n°18 du 2 mai 2002 (circulaire n° 2002-090).
(4) Chargé de surveiller les devoirs, de faire les dictées, de lire les copies à voix haute, de noter les corrections (…) Claude Féron a notamment dû apprendre le programme de grec ancien pour les élèves de quatrième et de troisième en deux mois !

Monique Rochot en cinq dates

Juillet 1968 : elle perd la vision complète de son œil droit.


1985 : elle perd la quasi-totalité de la vision de son œil gauche.


1986 : elle reprend son activité d’enseignante et demande à bénéficier de l’aide d’un assistant.
Juin 1996 : elle entame une lutte administrative pour récupérer les décharges horaires de son assistant qui lui sont soudainement supprimées.

2002 : elle part à la retraite et décide d’œuvrer à la défense des droits des enseignants handicapés visuels.

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