La désaffection des sciences est une des grandes préoccupations françaises actuelles. Commence-t-elle au lycée ?

Oui. En 1994, plus de 21% d’une classe d’âge obtenait un baccalauréat scientifique. Actuellement, nous en sommes à 17% (chiffres 2004). Et un autre fait est à considérer : de moins en moins de titulaires d’un bac S poursuivent des études supérieures en sciences, préférant des études courtes, en droit ou en économie. Comment, en effet, convaincre un élève de choisir une filière scientifique, alors que notre société prône le tout économique? Que pense un élève lorsqu’il voit qu’un scientifique ayant bac + 5 ou 6 voire 7, se retrouve au chômage ? La désaffection pour les études scientifiques est un problème de société, donc politique.

Outre l’aspect économique, n’est-pas aussi parce que les maths « font peur « ?

Je ne formulerais pas comme cela la question. Certes, il est indéniable que les mathématiques font peur à un certain nombre d’élèves. Mais, le système actuel arrive à dégoûter des élèves qui, au départ, n’avaient pas forcément un a priori négatif. D’autre part, la série S n’est pas une série scientifique ­ contrairement à la série L qui est littéraire, mais une série élitiste : un élève de S peut poursuivre ses études en « hypokhâgne » alors qu’il est impensable qu’un élève de L puisse aller en « maths sup ». Les élèves de niveau moyen en seconde, c’est-à-dire ayant quelques difficultés dans les matières dites littéraires, mais possédant certaines aptitudes scientifiques, sont perdus face à une charge de travail trop lourde dès la première S. Nous constatons chaque jour dans nos classes que les programmes de mathématiques en S ne sont pas en adéquation avec les horaires. Le professeur n’a pas le temps de faire le programme avec suffisamment de sérieux, n’a pas le temps d’approfondir les notions essentielles. Les élèves sont ainsi soumis à une trop grande pression en mathématiques, pression accentuée par le poids, à mon avis, trop important des disciplines non scientifiques.

Faut-il alors changer les programmes ?

Un élève qui obtient son baccalauréat S en 2005 a perdu un an et demi de mathématiques depuis la sixième par rapport à un élève étant au lycée il y a une vingtaine d’années. Mettre en adéquation les programmes et les horaires peut se faire en diminuant encore le contenu des programmes. Or la plupart des professeurs de matières scientifiques de l’enseignement supérieur s’accorde pour dire que les difficultés rencontrées par leurs trop rares étudiants proviennent de leurs lacunes en mathématiques. Il ne me semble pas que cela soit une bonne solution. Il serait plus judicieux d’augmenter l’horaire en mathématiques pour les élèves désirant poursuivre des études scientifiques. Il faut aussi penser à rendre plus scientifique cette série S, en jouant sur les coefficients au baccalauréat par exemple et, pourquoi pas, prévoir des épreuves anticipées pour certaines matières (qui deviendraient éventuellement facultatives en terminale) en fin de première. Enfin, la création d’une « option sciences » en classe de seconde, comme celle qui fonctionne actuellement de manière officieuse dans certaines académies, devrait donner le goût des sciences à certains lycéens. Cette option sciences est une initiative de l’APMEP et est soutenue par le collectif ActionSciences . C’est une option pluridisciplinaire (maths, physiques et SVT), où chaque matière intervient à part égale.

Le nombre de professeurs de mathématiques est-il suffisant et pensez-vous qu’il sera suffisant dans les années à venir ?

C’est la question que l’on pourrait se poser lorsque que l’on lit le décret du 10 Août 2005, paru au Journal Officiel. Le principe en est le suivant: un candidat au métier d’enseignant peut demander à subir une épreuve complémentaire facultative. Pour pouvoir prétendre à la mention complémentaire en mathématiques par exemple, il faut passer le certificat d’aptitude en sections physique et chimie, SVT ou … en EPS ! Les bénéficiaires de cette mention pourront alors se voir confier un service partiel d’enseignement en mathématiques. Pourquoi ce dispositif si l’on ne manquait pas d’enseignants en mathématiques? (et dans d’autres disciplines) ? Ce qui m’inquiète, c’est qu’il n’est prévu aucune formation en mathématiques pour ces enseignants. Réussir une épreuve sur deux du CAPES de mathématiques est-il gage de compétence pour enseigner les mathématiques ? Il est évident qu’à moyen terme, le manque d’enseignants de mathématiques se fera encore plus cruellement sentir, du fait que de moins en moins d’étudiants sont inscrits en faculté de sciences.

Et dans le supérieur, les exigences -faute d’une insuffisante formation des élèves, devront-elles un jour être revues à la baisse ?

Pourquoi toujours aller à la baisse ? Ne vaudrait-il pas mieux donner aux professeurs les moyens de préparer correctement les lycéens à l’enseignement supérieur ? Cet acharnement à toujours vouloir diminuer les exigences en mathématiques me semble suspect. Parle-t-on de diminution dans d’autres disciplines ?



                                                                             Sandra Ktourza


*Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public