Dans votre livre, vous distinguez deux phases dans l’inspection : évaluation et contrôle. Pouvez-vous décrire en quoi elles consistent exactement et quelle est leur place dans le cadre d’une inspection ?

En fait, l’évaluation recouvre la notion de contrôle. Simplement, on n’emploie plus le terme de contrôle désormais dans le cadre de l’inspection. La notion d’évaluation demeure cependant floue si on ne la distingue pas du contrôle. L’inspection, qui conduit à une évaluation, comporte deux phases : une phase contrôle, qui correspond à la conception traditionnelle de l’inspection, avec une vérification de la conformité de l’enseignement observé avec les textes officiels et les programmes. Le contrôle peut conduire à la sanction, si des insuffisances ont été relevées. Et d’autre part, une évaluation à proprement parler, qui est une réflexion, menée de pair avec l’enseignant sur sa pratique pédagogique. Cette partie est la plus constructive et a priori aujourd’hui devrait être la plus importante. Elle repose sur la confiance. Alors que le contrôle peut être cause de méfiance.

Pourrait-on alors envisager une inspection sans contrôle ?

Je le souhaiterais presque ! Mais pour l’instant, le contrôle demeure bel et bien et il est des cas, lorsqu’une insuffisance professionnelle réelle est constatée, où il permet de recadrer l’enseignant. Enfin, beaucoup d’inspecteurs sont encore des inspecteurs-contrôleurs…

Comment se déroule -ou devrait se dérouler- une inspection idéale ?

Je vais, si vous le voulez bien, donner mon propre exemple. Pour commencer, je préviens l’enseignant de ma venue. Et avant la phase d’observation de la classe, j’ai un long entretien avec l’enseignant. Un entretien qui dure entre 1h30 et 2h. Lors de cet entretien, je demande à l’enseignant : « qu’est-ce qui est important pour vous ? « . Il s’exprime alors sur les valeurs, les croyances qui sont les siennes (mixité sociale, laïcité, égalité des chances, etc), puis sur le métier à proprement parler avec ses difficultés -souvent relationnelles- ce qui aboutit à une mise en problème. Par exemple, au fil de la discussion, il apparaît que le problème fondamental va être la relation avec les parents, ou bien la didactique des maths. Mon rôle est de poser des questions d’élucidation, et pour aider l’enseignant à formuler au mieux sa problématique, je lui demande de mettre en récit des souvenirs précis liés à sa pratique. Je fais une synthèse. Ensuite, à lui de me redire en deux ou trois points ce qu’il a retenu de mes propos. Juste avant la phase d’observation en classe qui va suivre, je demande à l’enseignant : « que voulez-vous que j’observe ? » L’idéal étant bien sûr que la demande corresponde à la problématique soulevée en entretien. Par exemple, le professeur fera un cours de mathématiques, si une problématique de didactique des mathématiques est apparue…

Pour répondre à de telles exigences, ne faudrait-il pas plus d’inspections ? Et un suivi ?

En effet, il n’y a pas assez d’inspections. Personnellement, je reçois beaucoup de demandes et je réponds à toutes. J’inspecte plus de cent enseignants par an, et j’ai en charge trois-cent-cinquante enseignants. J’inspecte l’ensemble des enseignants sous ma responsabilité tous les quatre ans. Mais si j’y arrive, c’est parce que je me consacre uniquement à cette tâche – j’ai laissé de côté les tâches administratives, ce que de jeunes inspecteurs ne peuvent se permettre…
Pour ce qui est du suivi, il y a là aussi un manque, c’est vrai : une fois la réflexion menée avec l’enseignant sur ses pratiques pédagogiques, il est un peu laissé seul avec lui-même. S’il le souhaite néanmoins, il peut faire appel aux conseillers pédagogiques, là pour prendre le relais. Mais il faut aussi rappeler que l’inspection a pour mission de remuer les esprits, de faire prendre du recul sur ses pratiques, non de « coacher » l’enseignant….

Vous donnez de l’inspection une image très positive, très constructive, loin du cliché austère habituel. Faut-il changer la culture de l’inspection auprès des enseignants, mais aussi auprès des IUFM et de la hiérarchie ?

Trois fois oui ! Il faut tout changer ! Chez les enseignants, l’image reste trop souvent négative. Comme je le rappelais tout à l’heure, beaucoup d’inspecteurs ne sont encore que des inspecteurs-contrôleurs. Or les effets du contrôle sont peu bénéfiques, on culpabilise l’enseignant et on s’en va. La pratique de l’évaluation reste malheureusement encore trop limitée à la phase de contrôle et fait peu de place à un réel accompagnement pédagogique. Au niveau hiérarchie, le dialogue est difficile : les inspecteurs d’académie et les recteurs ne sont pas sur le terrain. Ils ne savent pas ce que nous faisons, et surtout ne connaissent pas le réel du travail enseignant, et c’est bien dommage. Quant à la formation, nous sommes quelques-uns à essayer de faire bouger les choses dans les IUFM. J’essaye par exemple [Jean-Pol Rocquet a été inspecteur-professeur à l’IUFM de Reims ndlr] de réfléchir, avec les maîtres-formateurs, à l’analyse de pratiques par la mise en récit de l’expérience des professeurs. Mais c’est très difficile, notre vision de l’inspection – avec ses exigences- reste minoritaire. Pourtant, ça marche : les jeunes enseignants titulaires sont nombreux à me demander de venir ! Ma plus belle récompense est lorsqu’ils me disent : « J’ai des choses à vous demander ! ».

                                 Propos recueillis par Sandra Ktourza


*inspecteur de l’Education nationale, chargé de la circonscription de Perpignan Sud, ancien inspecteur-professeur à l’IUFM de Reims