Que recouvre pour vous la notion de crétin, que vous écrivez d’ailleurs parfois avec un grand C ?

Le Crétin, c’est l’idéal d’une école qui se dessine dans les années 80. Une anti-école du savoir. C’est aussi ce qu’on fait aux élèves malgré eux. Le Crétin désigne également les pédagogues, les formateurs –les formateurs autodéclarés. En fait, le Crétin caractérise l’ensemble du système éducatif actuel.

Votre livre s’intitule La fabrique du crétin. Le crétin n’est pas inné. Qui tient les ficelles de la fabrique ? Et dans quel but ?

En effet, le crétin n’est pas inné. Les élèves ont tous, a priori, des capacités. Comment expliquer un tel désastre ? Tout est lié au facteur économique :
-il faut dégager un petit pourcentage d’élite : l’élite s’autogénère, à l’abri de tous ces problèmes
-il faut fabriquer 10 à 12 % de chômeurs, afin de museler ceux qui travaillent, en les confrontant sans cesse au spectre du chômage. Pour les fabriquer, c’est simple, on les hyper-spécialise : ils sont taillés pour un métier très technique, très précis, et quand la situation économique évolue, ils sont absolument incapables de se recycler.
-enfin, il faut enseigner l’Utile –informatique, internet, anglais usuel… On arrive ainsi à 37 bacs ! Mais l’Utile véritable, c’est-à-dire un savoir solide, on ne l’enseigne plus. Grâce à ce type d’enseignement, on crée un vivier de travailleurs intermédiaires, qui va d’intérim en CDD. Ils ne peuvent ni se plaindre –ils ne peuvent même pas rédiger une lettre aux prud’hommes- ni monter dans la hiérarchie, étant dépourvus de bases pour évoluer.

La fabrique du crétin apparaît absolument contraire aux valeurs de l’école républicaine, qui doit donner le maximum de chances à chacun !

L’ascenseur social que l’école publique était censée représenter n’existe plus. D’où le formidable essor de l’enseignement privé, où l’on retrouve un enseignement « à l’ancienne » et les devoirs le soir. Dans le public, en dehors des grands lycées, l’élève n’a plus aucune chance pour son avenir d’accéder aux emplois.

Il semble bien que l’on soit en plein dans une école à deux vitesses…

Oui, c’est un système qu’ont créé, à leur insu peut-être, les néo-pédagogues. A force de vouloir trop ménager l’élève, on ne lui apprend strictement plus rien. Qu’on se souvienne de La Constante macabre*…. Mais attention : dans les quelques bons établissements publics qui subsistent, rien de toute cette nouvelle pédagogie. On y enseigne « à l’ancienne », avec d’ailleurs des résultats « à l’ancienne ». Le drame dans les ZEP, c’est que les élèves ne savent pas qu’une autre voie existe. Pour eux, l’enseignement se réduit à un immense zapping, où abondent sorties, activités ludiques et TPE en tous genres. La nouvelle pédagogie veut que l’élève – non, pour bien dire, l' »apprenant »- soit au centre : le savoir vient de lui. Le maître n’a donc rien à lui apprendre. L’élève ne doit subir aucune contrainte : on ne le prépare pas au stress de la vie d’adulte, il n’a aucun outil pour « survivre » dans le monde du travail.

Vous-même, si vous étiez lycéen aujourd’hui, (Jean-Paul Brighelli est issu d’une famille très modeste ndlr) pourriez-vous refaire votre parcours ?

Clairement non. Je vivais dans les années 50, à l’époque où j’étais scolarisé, dans une grande barre HLM. L’école m’a donné de solides bases, puis j’ai pu rejoindre facilement un bon lycée –la sectorisation étant beaucoup plus souple à l’époque. Aujourd’hui, un gamin de banlieue doué devient chef de gang. L’école ne lui permet pas de s’en sortir. Elle ne va plus chercher les talents là où ils sont.

Dans un tel contexte, que pensez-vous du socle commun de la commission Thélot ?

Mais il ne devrait même pas être ! Il ne comprend que des évidences ! Un élève doit savoir lire, écrire et compter !

Etes-vous pessimiste pour les années à venir ? Et le Crétin est-il une fatalité ?

Le Crétin commence à gagner les nouveaux enseignants : la génération des années 90 n’a connu que la nouvelle pédagogie. Le niveau des étudiants des concours du CAPES baisse considérablement, et comme le nombre de candidats aux concours d’enseignement est en chute libre, on réduit les exigences. Car plus personne ne veut être enseignant. C’est un métier tellement dévalorisé. Jusqu’au moment où le nombre de postes offerts sera supérieur à celui des candidats ! On fabrique donc une génération de profs au rabais. Après les élèves, les enseignants. La boucle du crétin est bouclée. Mais le Crétin n’est pas une fatalité : il suffirait d’une reprise économique pour qu’il s’effondre…


 


*La Constante macabre, d’André Antibi, éditions Math’Adore : dans une classe, un enseignant se doit, pour être bien vu, de mettre des mauvaises notes à 1/3 de la classe. C’est ce qu’André Antibi nomme la constante macabre, qui selon lui, casse 1/3 des élèves. André Antibi est contre ce système, pour lui les mauvaises notes sont à proscrire.