Lucette Allègre : l’école de sa vie, l’école de son fils

Lorsqu’elle prend la plume pour raconter ses souvenirs de directrice d’école dans un livre intitulé « L’école de ma vie » (Bayard Editions, 1999), Lucette Allègre a 86 ans. Son fils Claude est alors ministre de l’Education nationale.

Lorsqu’elle naît en 1913 dans une ferme de l’Hérault, qui peut imaginer le destin qu’aura Lucette Hugonenq, fille et petite-fille de fermiers ? Le sort, cependant, la marque très tôt. Son père disparaît dans les combats des Flandres en 1918. L’année suivante, sa petite sœur meurt d’une diphtérie. Ses « jeunes années campagnardes » se partageront désormais entre la ferme de ses grands-parents maternels et celle de son oncle. Ainsi, « la petite fille nomade » fréquente l’école libre la moitié de l’année, l’école laïque l’autre moitié.


 


Dans son livre, elle date de cette période la naissance de sa vocation : révoltée par la punition que faisait subir régulièrement la maîtresse à l’une de ses amies, elle se promet de devenir institutrice pour qu’il n’y ait plus de telles injustices. Bonne élève, elle est soutenue dans son projet par sa mère : « Elle ne voulait surtout pas que je sois une paysanne comme elle, c’était une vie trop dure ». Elle entre donc à l’école primaire supérieure de Pézenas, qui prépare au métier d’enseignant et permet d’entrer ensuite à l’Ecole normale d’instituteurs.


 


La vocation de l’enseignement


 


Mais en 1931, quand il s’agit de faire ce choix, Lucette prend une autre voie. Entre temps, en effet, sa mère s’est remariée et a gagné Paris où son mari a trouvé du travail. A dix-huit ans, elle décide donc de les rejoindre et de travailler comme institutrice suppléante. « Mon vagabondage d’une école à l’autre au gré des suppléances entre 1931 et 1935 m’a beaucoup apporté, écrit-elle. J’ai pu glaner dans chaque école, auprès de chaque institutrice qui me prenait sous son aile, le meilleur : des idées, des méthodes, des attitudes. »


 


En 1935, Lucette se marie avec Roger Allègre, fils d’un courtier en vin de Prades, dans l’Hérault. Celui-ci préparant l’agrégation, Lucette assure seule les revenus du foyer. L’année de leur mariage, elle devient auxiliaire de directrice, mais n’obtient son premier poste de titulaire qu’en 1937. Cette même année naît leur premier fils, Claude.


 


Le temps des engagements


 


Les projets d’agrégation de Roger sont perturbés par la seconde guerre mondiale. Le couple entre dans la Résistance en diffusant des écrits clandestins. Roger participe également à des actions de sabotage.


 


A la Libération, le couple entérine ses engagements. Politiques pour Roger, qui rejoint les rangs du Parti Communiste. Syndicaux pour Lucette, qui devient responsable locale du Syndicat national des instituteurs (SNI). Cette période marque aussi un nouveau départ professionnel. Roger obtient enfin son agrégation et un poste au lycée Charlemagne. Quant à Lucette, elle devient directrice d’école en 1946. Jusqu’à sa retraite, en 1979, elle occupera deux postes : à Champigny-sur-Marne tout d’abord, puis à La Varenne, à partir de 1956.


 


Dans ces deux établissements, elle s’attache à mettre en vigueur ses convictions. Elle milite pour la décharge de classe des directrices d’école. Elle pense également au cadre de travail de ses écoliers, faisant « couvrir les murs [de l’école] de fresques aux couleurs claires ». Elle est particulièrement influencée par la pédagogue Germaine Tortel, qui devient son inspectrice. Sa passion pour la pédagogie l’avait déjà amenée, en 1946-1947, à participer avec son mari aux groupes de réflexion qui débouchèrent sur le plan Langevin-Wallon de réforme de l’éducation.


 


« Mon ministre est mon fils »


 


Dans ses classes, Lucette Allègre essaie de développer une pédagogie du « travail créateur [qui] permet à l’enfant de dissiper ses angoisses et de s’inscrire dans des projets ». Dessin collectif, réalisation de céramiques, cuisson du pain, « classes-cuisine », danse, théâtre, elle initie les enfants à de nombreuses découvertes.


 


Mais ce qui marque le plus singulièrement le destin de Lucette Allègre ne lui appartient pas complètement. Dans son autobiographie, elle note : « Le métier qui a rempli ma vie illumine ma retraite, surtout depuis que mon ministre est mon fils, puisque je suis enseignante (…). Être la mère d’un savant est exaltant, mais être la mère de « son » ministre est captivant ! »


 


Après de brillantes études en géologie et une carrière de scientifique qui lui a valu de nombreuses récompenses, Claude Allègre est effectivement devenu ministre de l’Education nationale en 1997. Un poste auquel il a dû faire face à de nombreuses attaques de la part des enseignants. C’est donc en partie pour prendre sa défense que sa mère a écrit son livre : « Je sais que ses décisions sont marquées du sceau de l’amour des enfants et du respect des enseignants, ces enseignants qu’il connaît si bien car c’est parmi eux qu’il a grandi, grâce à eux qu’il s’est révélé. » Ailleurs, elle dit encore : « Mes enfants1 ont été élevés dans l’école, avec l’école, par et pour l’école. »


 


Christophe Gazeau


 


(1) Lucette Allègre a eu quatre enfants : Claude, né en 1937, Renée-France en 1943, Henri en 1945 et Jean-Louis en 1953.

Lucette Allègre en cinq dates

1913 : naissance, dans un village de l’Hérault.


1931 : devient institutrice suppléante en région parisienne.


1937 : naissance de son fils, Claude, futur ministre de l’Education nationale.


1946 : devient directrice d’école à Champigny-sur-Marne.


1999 : publie « L’école de ma vie » (Bayard Editions).

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