Une salle de discussion pour canaliser les violences de la « récré »

L'augmentation, dès l'école primaire, des violences verbales et physiques dans les cours de récréation doit inciter les éducateurs à réfléchir à des actions globales de régulation des tensions. Un exemple encourageant dans le Nord.

« Notre école est située en zone difficile. Or, les manifestations de violence entre les élèves trouvent souvent leurs origines dans les quartiers », témoigne Claudine Guilain, directrice de l’école Georges Brassens à Auby1, dans le Nord. Elle poursuit : « d’ordinaire, les hostilités commencent très tôt dans la journée, dès l’heure du ramassage scolaire. Dans le bus, les gros mots et les injures sur les mamans, les mamies décédées ou les familles en général fusent. Lorsqu’ils déboulent dans la cour, les enfants en sont déjà au stade des représailles physiques. Et les élèves du CP ne sont pas les derniers à prendre des coups de pieds. A ces conflits de clans, s’ajoutent les violences générées par l’école elle-même et qui sont principalement le fait des enfants les plus en souffrance. Confrontés à divers problèmes, ces élèves fragiles cherchent tous les prétextes possibles pour déclencher des conflits impliquant de préférence un enseignant en particulier ou l’école en général. Ainsi, selon le climat du jour, nous savons si les conditions sont réunies pour que « tout explose » à la récréation ».

Action de médiation

Témoin, il y a quelques mois, de l’attitude déviante de quatre enfants de CE2 dans la cour de l’école2, Claudine Guilain décide alors de réagir. La jeune directrice, qui ne veut plus se contenter de gérer l’urgence, cherche les moyens de réinstaurer un climat de confiance dans l’établissement. D’autant que plusieurs collègues lui ont déjà confié leurs difficultés et leur appréhension grandissante à surveiller les récréations. Avec l’aide de Pierre Frackowiak, inspecteur de l’Education nationale à Douai, et en accord avec l’équipe éducative, elle lance alors une action de médiation. « Il nous est apparu évident de devoir circuler en permanence dans la cour pendant les récréations et d’aller spontanément entamer la discussion avec les élèves, qu’ils soient isolés ou en groupe. Les enseignants de service3 sont là pour écouter les élèves et il était important que ces derniers le sachent et le voient », explique-t-elle.

Elle poursuit : « Dans cet esprit de communication et d’apprentissage actif de la citoyenneté, nous avons aussi adopté le principe de la sanction différée. Concrètement, les élèves qui manifestent une attitude violente pendant la récré sont priés d’aller s’expliquer dans une salle prévue à cet effet en présence d’un enseignant de service. Ces discussions permettent très souvent de faire tomber la pression : on présente ses excuses, on écoute l’autre, on revient sur les faits… Après quoi l’enseignant recense très précisément l’heure du conflit, ses différents acteurs, ses origines et ses dommages. Ce qui permet ensuite d’envisager une sanction. Les élèves qui effectuent plus de cinq passages en salle de discussion sont convoqués à l’école avec leurs familles ».

Une mobilisation totale

La directrice ne croit pas aux « solutions miracles ». Elle reconnaît les limites de ce système. S’il permet aux enfants de réfléchir sur leur position de coupable ou de victime et de se savoir dans un Etat de droit, il ne résout pas le problème de la nature de la sanction à infliger. « Nous avons renoncé à l’exclusion, qui ne sert qu’à jeter de l’huile sur le feu. Quand aux travaux d’intérêt général, il semblerait que les élèves y voient un moyen de se mettre en valeur… Est-ce vraiment le but visé par une sanction ? », s’interroge Claudine Guilain.

« Si on se limite à chercher dans les seuls murs de l’école des solutions aux problèmes de violence, d’insécurité ou d’incivilité propres à bien des cours de récréation d’aujourd’hui, on risque d’être assez vite déçu », assure de son côté Pierre Frackowiak. « Il n’est pas envisageable de traiter ces phénomènes grandissants sans une mobilisation totale des acteurs éducatifs : enseignants, animateurs sociaux et parents d’élèves doivent travailler ensemble ». Et l’IEN de conclure : « dans cette optique, je crois qu’il est urgent de modifier les relations entre l’école et la famille qui demeurent, quoi qu’on en dise, des rapports de domination : les parents se sentent trop souvent jugés par l’école. Je pense qu’il y a tout un travail à faire, au sein même des établissements, pour amener les parents d’élèves à s’intéresser à l’école de leurs enfants et à coopérer avec les éducateurs. Mais il est évident que toutes ces démarches resteront vaines si elles ne sont pas soutenues par l’institution elle-même ».

Marie-Laure Maisonneuve

(1) Ecole fusionnée qui regroupe trois classes de maternelle et 5 classes de primaire, soit 200 élèves.

(2) Elle surprend trois jeunes garçons qui sous prétexte de jouer au loup, contraignent une fillette captive à leur obéir.

(3) Qui assurent la surveillance de la récréation.

En savoir plus

– Lire aussi notre article « Cour de récréation, un “laisser-faire” sous surveillance« .

– L’association
« génération médiateurs » s’occupe de la gestion des conflits et de la médiation.

– Un outil pédagogique : Pratiques d’éducation non-violente : Nouveaux apprentissages pour mettre la violence hors-jeu de Bernadette BAYADA et Guy BOUBAULT, (éd. Charles Leopold Mayer, 2004). En savoir plus sur ce livre>

– Pour prendre du recul, l’ouvrage de Philippe Meirieu : L’école ou la guerre civile (Plon, 1997)

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