Lagarde et Michard : célèbres et méconnus

Des générations de collégiens et de lycéens ont découvert la littérature française sur les pages des manuels rédigés par André Lagarde et Laurent Michard. Profs de lettres, ceux-ci ont longtemps fait figure de précurseurs avant d’être vivement contestés. Aujourd’hui, le Lagarde et Michard reste néanmoins une référence.

« Ouvrez votre Lagarde et Michard à la page 124 ». Combien de fois la phrase a-t-elle résonné dans les salles de classe ? Il n’est pas courant de faire de son nom de famille un nom commun. André Lagarde et Laurent Michard ont connu cette apogée de la célébrité de leur vivant, leur double patronyme devenant synonyme de manuel de littérature française. Pour ces deux profs de lettres, liés à jamais dans l’imaginaire collectif de générations d’élèves, ce fut le résultat d’une aventure professionnelle et d’une amitié de près d’un demi-siècle.


 


Une rencontre sur les rives de la Garonne


 


Un peu plus de deux ans séparent les deux hommes. André Lagarde, l’aîné, voit le jour en octobre 1912 à Touille, non loin de Toulouse. Laurent Michard, lui, viendra au monde en janvier 1915, à Saint-Étienne alors que la Grande Guerre bat déjà son plein. Elèves brillants, ils décrocheront tous les deux l’agrégation de Lettres. Le plus jeune d’abord : Laurent Michard terminera même premier du cru 1937. André Lagarde suivra un an plus tard, en 1938, avant d’être mobilisé et envoyé à Alep (Syrie) où il passera un an. C’est à son retour qu’il se trouve affecté à Toulouse, en khâgne, dans un lycée où exerce déjà un certain… Laurent Michard.


 


L’histoire ne dit rien de la première rencontre entre les deux hommes. En tant que collègues, ils se côtoient pendant trois ans, sur les rives de la Garonne. Ils « montent » ensuite l’un après l’autre à Paris, où ils enseignent dans les plus grands lycées. Bien qu’ils ne restent pas toujours collègues, leur amitié se perpétue. Leur idée de manuel littéraire germe très vite, fruit de leur insatisfaction devant ceux mis à leur disposition et de leur souhait de renouveler l’approche de la littérature. Le but avoué est de faire découvrir et aimer la littérature aux élèves. Ils ont également pour projet d’associer la littérature aux autres formes d’art, ce qui implique la création d’ouvrages très illustrés, mêlant les plus grands tableaux aux plus grands textes.


 


Dès 1948, ils parviennent à faire publier par la jeune maison d’édition Bordas, leur « Moyen âge » qui est le premier d’une longue série, chaque siècle ayant ensuite son volume. Le dernier, le « XXe siècle », est publié en 1962.


 


Révolution dans l’édition scolaire


 


A l’époque, ces livres écrits à quatre mains font figure de révolution dans le monde de l’édition scolaire. En mêlant, dans un même ouvrage, histoire littéraire et anthologie (jusqu’à lors séparées), Lagarde et Michard placent l’étude des textes au centre de leur propos. Les fameuses notes et questions de bas de page sont conçues pour faciliter le travail des enseignants. Une préoccupation qui ne quittera jamais l’esprit des deux auteurs qui s’attacheront, au fil des rééditions, à conserver scrupuleusement la même numérotation des pages, la même typographie et la même mise en page aérée. Toujours ce souci de donner des repères, aux enseignants comme aux élèves.


 


Le succès est immédiat : l’ouvrage devient un best-seller des manuels scolaires. Dans les années 68, Lagarde et Michard sont pourtant taxés de tous les maux : conservatisme culturel, académisme… On les accuse même de dégoûter les élèves de lire les romans en entier, comme s’ils étaient les inventeurs du concept d’anthologie. Ces remises en question n’infléchiront pourtant que peu la courbe des ventes. Dans les années 80, leur maison d’édition pourra annoncer fièrement que le cap des 20 millions d’exemplaires a été franchi1 !


 


Moderne ou archaïque ?


 


A ceux qui leur reprochaient d’aseptiser la littérature, André Lagarde répondait : « Il y a des coupures de décence, ce n’est pas l’emploi de «chier» qui fait l’intérêt de Rabelais ». Toujours à les en croire, le marquis de Sade n’a pas sa place dans l’histoire littéraire. Les critiques les plus féroces portent sur le XXe siècle. Au fil des rééditions, les deux auteurs (puis André Lagarde seul, après la mort de Laurent Michard en 1984) reconnaîtront implicitement quelques exagérations (comme la place accordée à Romain Rolland) et certains manques (le silence sur l’antisémitisme de Céline ou sur l’homosexualité d’André Gide).


 


Après avoir modernisé un appareil critique qui fait désormais la part belle aux systèmes d’écriture et à l’intertextualité, André Lagarde s’est attelé à la confection d’un cédérom qui ajoutait aux entrées traditionnelles par siècle, par auteur, et par œuvre, des entrées thématiques en rapport avec les programmes actuels du bac. Une dernière version numérique du « Lagarde et Michard » qu’il n’aura pas le temps de voir naître. Il s’est éteint en novembre 2001, à l’âge de 79 ans.


 


Philippe d’Orves


 


(1) La prescription du Lagarde et Michard en milieu scolaire a cessé en 1992. Il n’en reste pas moins un « usuel » de référence que Bordas édite en coffret accompagné du cédérom. L’éditeur décline également à la rentrée la « marque » Lagarde et Michard en agenda.

Lagarde et Michard en cinq dates

1912 : naissance d’André Lagarde, le 13 octobre, à Touille (Haute Garonne)


1915 : naissance de Laurent Michard, le 16 janvier à Saint-Étienne (Loire)


1948 : publication aux éditions Bordas du « Moyen âge », premier ouvrage de la série des Lagarde et Michard dont le dernier (« XXe siècle ») paraît en 1962


1984 : mort de Laurent Michard (février)


2001 : mort d’André Lagarde (novembre)

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