Sandra Ktourza : Pourquoi cette anthologie ?

Jean-Claude Lallias :
Pour combler un immense manque, un vide éditorial. Aucun ouvrage n’avait été consacré jusqu’à présent au théâtre de l’après Beckett, en gros à partir des années 50. Pourtant, il y a là un vivier de talents et de créateurs, dont certains, j’en suis sûr, resteront comme de grands écrivains : Grumberg, Vinaver, Koltès, Novarina ou encore Minyana. Sans oublier les auteurs du théâtre jeunesse, qui a également toute sa place dans l’anthologie…

SK : A qui s’adresse cette anthologie ?

J-C L :
Au grand public avant tout. L’objectif de cet ouvrage est de permettre aux lecteurs de comprendre ce qui s’est construit dans l’écriture théâtrale durant ce dernier demi-siècle. Et de montrer aussi qu’on a sous les yeux déjà des chefs-d’œuvre. Mais cette anthologie s’adresse bien évidemment plus particulièrement aux professeurs et aux étudiants de lettres.

SK : Justement, comment ce théâtre contemporain est-il perçu par les enseignants ?

J-C L :
Tout d’abord, il faut noter que l’anthologie n’est pas un manuel scolaire. C’est plus une porte d’entrée vers un domaine que les enseignants connaissent peu : le théâtre du 20e siècle. Elle permet aussi de comprendre le lien inextricable qui existe aujourd’hui entre la mise en scène et le texte écrit. La mise en scène est malheureusement encore trop souvent oubliée au profit du seul texte, même par les professeurs. Or elle fait partie intégrante du sens des pièces contemporaines.

SK : Et les élèves, comment perçoivent-ils cette anthologie ?

J-C L :
Ils sont souvent mal à l’aise avec les textes très contemporains. L’anthologie, qui les présente et les classe par grandes thématiques, permet de s’y retrouver. Elle est par ailleurs très pratique pour les élèves suivant l’option théâtre en terminale, pour leur donner une vue d’ensemble.

SK : Pour aborder la littérature avec les élèves, le théâtre contemporain serait-il donc le meilleur moyen ?

J-C L :
Il permet en effet d’accéder à la littérature, car il plonge les élèves dans l’expérience, dans le concret. Le texte contemporain est fait pour être dit, proféré, et de plus, l’étude du texte de théâtre est souvent l’occasion de rencontres avec les auteurs, les metteurs en scène, les acteurs. On est bien là au cœur du vivant.

SK : Cette plongée dans l’expérience n’est-elle pas renforcée par l’impression de proximité que les élèves peuvent ressentir vis-à-vis de ce théâtre ? Certains textes de l’anthologie traitent en effet de problèmes très actuels : le chômage, le monde de l’entreprise, l’exclusion…

J-C L : Il est vrai que cette proximité donne l’impression aux élèves qu’ils sont face à un miroir. Mais attention : ce miroir n’a de valeur que parce qu’il permet de se tenir à distance ! La preuve : par le biais du théâtre, on peut être un roi, un Dieu, ou forme tragique à l’extrême, une ombre d’Auschwitz. Le théâtre n’est nullement un espace sociologique. Et il ne délivre pas de leçon : il permet de sentir. Qu’on songe à la pièce de Michel Vinaver, 11 septembre 2001, qui met sur un même plan les paroles de Bush et de Ben Laden…

SK : Mais vous dites pourtant dans la préface de l’anthologie que le théâtre sert à construire des élèves citoyens ?

J-C L :
Oui, cela est lié au double aspect proximité/distance, qui permet l’éveil à un sens critique. On a ainsi une conscience de notre place, de notre conscience et des enjeux humains qui s’affrontent. Ce qui était déjà le cas de la tragédie antique ou classique, à laquelle on peut d’ailleurs revenir ensuite très facilement, une fois effectué le détour par le contemporain. Il suffit alors de replacer la modernité des pièces anciennes dans leur contexte. Les élèves ayant compris à quel point les pièces d’aujourd’hui sont modernes de par leur rupture avec les codes préétablis, comprendront de même en quoi en leur temps les pièces antiques et classiques furent révolutionnaires et fortes.

*Jean-Claude Lallias est également Conseiller auprès du Ministère et du département Arts et Culture (CNDP) et dirige la collection Théâtre aujourd’hui.