Patrick Lapeyre : prof de lettres, homme d’écriture

Le professeur enseigne le français dans un lycée des Ulis (91). L’auteur, lauréat du prix du livre Inter 2004, « invente l’écriture » de ses romans dans son appartement parisien. Après des années d’obscurité assumée, Patrick Lapeyre se retrouve soudain en pleine lumière…

Depuis la sortie de “L’Homme-sœur”, son sixième roman1, Patrick Lapeyre a le vent en poupe. Encensé par la critique littéraire, primé par le jury du prix du livre Inter en juin dernier, il va de salles de cours en salles de presse, de conseils de classe en séances de dédicaces. Organisé, méthodique, Patrick Lapeyre conjugue son métier d’enseignant et son travail d’écriture depuis vingt ans. Son récent plébiscite n’a rien changé à ses choix de professeur, à son refus de faire carrière. Simplement, dose-t-il un peu plus le temps qu’à l’ordinaire. Ainsi, l’entretien n’a pas commencé qu’il interroge : “Vous pensez que cela va nous conduire jusqu’à quelle heure ?” On pourrait le croire pressé. Il apprécie pourtant la lenteur.


 


Des rencontres influentes


 


Enfant de Seine Saint-Denis, Patrick Lapeyre acquiert le goût des lettres dans l’établissement parisien où ses parents l’ont inscrit, “simplement parce qu’il n’y avait pas de lycée de garçons à Pantin !” Un intérêt qui se confirme ensuite sur les bancs du lycée Henri IV, où il entre en classe préparatoire littéraire. Là, avec Pascal Bruckner, Philippe Meirieu ou encore Alain Finkielkraut, Patrick Lapeyre vit mai 1968 aux premières loges. “J’ai passé à Henri IV des années riches et heureuses, nourries d’évènements politiques forts, mais aussi de tout un foisonnement d’influences littéraires et artistiques », se souvient-il.


 


Aussi stimulantes soient-elles, ces trois années de préparation n’empêchent pas l’étudiant d’être collé à l’oral du concours d’entrée à l’École normale supérieure. Un échec que Patrick Lapeyre perçoit finalement comme une chance : grâce au système des Ipes2, il bénéficie d’une bourse pour finir ses études à l’université. Il profite également de ces années pour voyager ou pour suivre en auditeur libre les cours de Gilles Deleuze et de Roland Barthes à l’université de Vincennes (Paris 8). “Des moments de joie pure », se souvient-il.


 


Un choix décisif


 


En 1972, le jeune homme fait un choix décisif : il renonce à enseigner dans le supérieur. “N’être qu’un universitaire parmi tant d’autres ne m’attirait pas. J’avais ce sentiment que la critique brillante avait connu son apogée à l’époque de Barthes et je ne voyais pas l’intérêt de devenir un énième spécialiste de Flaubert. »


 


Plutôt que l’agrégation, il décide donc de passer le Capes pour enseigner dans le secondaire, et « épouse » la littérature, le seul domaine dans lequel il se sent capable d’inventer un « objet nouveau ». En 1975, il obtient son premier poste dans un collège de Beauvais. Quatre ans plus tard, il présente un manuscrit à la maison P.O.L. L’éditeur le refuse mais insiste pour que le jeune homme lui propose son prochain roman. Ce qu’il fait en 1983 avec « Le Corps inflammable“ publié l’année suivante. Dès lors, il reçoit une bourse du Centre national du livre (CNL) et décide d’enseigner à temps partiel. Car pour écrire, Patrick Lapeyre a besoin de temps. « Je suis biologiquement lent“, reconnaît-il.


 


« Former des lecteurs cultivés »


 


Au lycée des Ulis3 où il est muté en 1986, le professeur est apprécié. On lui reconnaît une certaine facilité à enseigner, une absence d’appréhension et une légèreté libératrice « qui fait parfois défaut à des collègues rongés par l’anxiété ». Ses voyages, son intérêt pour les littératures chinoise et japonaise lui permettent, en utilisant ces textes, d’aborder sa discipline de manière originale. « Parfois, au milieu d’un cours, il peut se produire une brusque montée en incandescence. Pendant une demi heure, la parole peut s’élever… Mais le plus souvent, je fais cours à basse température… On n’enseigne pas sur la passion. Il faut s’obliger à être raisonnable“. Patrick Lapeyre s’applique donc à enseigner « du mieux possible », à former « des lecteurs cultivés ». Ses deux activités, auxquelles il s’accroche, lui fournissent un équilibre salvateur.


 


Dédicaces pour ses collègues


 


En quelques livres, l’écrivain s’est forgé un joli succès d’estime. On l’aime pour la tristesse joyeuse de ses antihéros, pour sa faculté à sublimer la banalité quotidienne, son talent à inventer une écriture nouvelle à chaque ouvrage. On compare ses intrigues à celles de John Le Carré, son humour singulier à celui de Jacques Tati… Lorsque « L’Homme sœur » paraît, les articles de presse laudateurs sont affichés par ses collègues dans la salle des profs. Régulièrement, l’écrivain trouve un exemplaire de son roman déposé dans son casier par un collègue, accompagné d’une demande de dédicace…


 


Lorsque la décision du prix du Livre Inter tombe, les enseignants lui témoignent leur sympathie sur une immense carte postale… Il apprécie. D’autant qu’il ne songe pas un instant à quitter l’école : « Enseigner me permet de rester en contact avec la réalité, de ne pas sombrer dans la névrose. Ecrire des livres est profondément anxiogène quand on ne fait que ça. Surtout dans une ville comme Paris… » Déterminé à ne pas se laisser happer par les seules feuilles blanches, Patrick Lapeyre se penchera donc encore de longues années sur les copies bleuies d’élèves que l’on envie déjà de pouvoir apprendre la littérature avec un homme qui la vit aussi intensément.


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Sont parus chez P.O.L : « Le Corps inflammable » (1984), « La Lenteur de l’avenir » (1987), « Ludo & Compagnie » (1991), « Welcome to Paris » (1994), « Sissy, c’est moi » (1998) et « L’Homme-sœur” (2004) .


(2) Les Instituts préparatoires à l’enseignement du second degré (Ipes) permettaient à des étudiants sélectionnés sur concours de ne passer que l’oral du Capes et leur garantissait une « bourse » mensuelle. Les Ipes ont disparu à la fin des années 70. Aujourd’hui, leur éventuelle restauration fait débat.


(3) Aujourd’hui encore, Patrick Lapeyre enseigne les lettres aux élèves de 2nde et de 1ère au lycée de l’Essouriau des Ulis (grand banlieue parisienne), établissement classé en ZEP.

Patrick Lapeyre en cinq dates

1972 : fait le choix de rester professeur de lycée et d’écrire.


1979 : premier poste à Beauvais et premier manuscrit, refusé par son éditeur.


1984 : premier roman : « Corps inflammable ».


1986 : professeur au lycée de l’Essouriau (Les Ulis).


2004 : prix du Livre Inter pour son sixième roman : « L’homme-sœur”.

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