5 questions à Julie Delalande : cour de récréation, un “laisser-faire” sous surveillance

Maître de conférences à l’université de Caen1, auteur d’une thèse et d’un livre sur la récréation2, l’ethnologue Julie Delalande décrypte les rites de la récré à l’école primaire.

Quel est le rôle des éducateurs dans la cour de récréation ?


 


La récréation est l’un des rares moments où les enseignants peuvent prendre de la distance avec les élèves, les laisser se débrouiller plus ou moins seuls, notamment quand le climat qui règne dans l’école le permet. J’ai remarqué que dans leur grande majorité les enfants aspiraient à une cour calme et tranquille… Ceci étant, les adultes sont là pour prendre en charge ce que les enfants ne peuvent pas gérer seuls. Ils ont une mission d’intervention, par exemple après une chute, une agression verbale ou une bagarre. Ils ont aussi une mission de prévention qui consiste à prendre conscience de problèmes ou de risques que les enfants ne peuvent ou ne veulent pas voir : des élèves qui jouent au ballon dans une zone qui ne s’y prête pas ou d’autres qui essaient de fabriquer des boucs émissaires…


 


Lorsqu’un conflit éclate, comment les enseignants doivent-ils réagir ?


 


Cela dépend beaucoup du climat qui règne dans l’école et de la façon dont les enseignants ont parlé des règles en usage dans la cour de récréation. Globalement, il convient de s’interposer dans le calme et de faire raconter l’incident par ses acteurs. Avec des élèves de primaire, le récit, la parole, permettent souvent de sortir du conflit. La discussion peut avoir lieu sur le moment, dans la cour, en y faisant participer d’éventuels témoins (sans pour autant générer un attroupement). Elle peut aussi avoir lieu de manière différée, dans la classe. Dans ce cas, elle doit permettre à l’éducateur de faire une mise au point sur l’importance des liens de solidarité, de travailler sur les notions de partage, d’entraide, de don, de respect…


 


Existe-t-il des moyens de prévenir ces conflits ?


 


J’ai connu une école élémentaire où des bagarres éclataient de manière rituelle à chaque récréation, motivés par la vengeance et la volonté de ne pas perdre la face. Les enseignants ont réagi en rédigeant avec l’aide des élèves délégués un code de bonne conduite pour la cour de récréation. Ce document a été signé par tous les élèves et affiché sur les murs de l’école. Les enfants ont clairement compris que, par cette démarche, les enseignants essayaient de leur venir en aide et non de les brimer, en particulier en améliorant le climat quotidien dans la cour et en les préservant de certains dangers. Les bagarres se sont rapidement arrêtées… Et la principale contrepartie de ce succès a été acceptée bien volontiers par les enseignants : ils ont du faire face à un « surcroît de travail » en raison des nombreuses réclamations pour entrave au code qui leur étaient rapportées chaque jour par des élèves victimes ou témoins !


 


Est-il nécessaire de sanctionner les élèves qui perturbent la récréation ?


 


Lorsqu’il existe des règles clairement rédigées et qu’elles ont été enfreintes, alors, bien entendu, la « loi » doit être appliquée. Dans ce cas, il est important d’engager une démarche de réparation, en exigeant de l’élève fautif qu’il demande pardon à la victime ou encore qu’il répare ce qu’il a cassé. Cette demande de réparation doit avoir lieu en présence de l’enseignant et doit prendre une dimension solennelle. Il faut aussi accorder de l’importance au travail à effectuer auprès des agresseurs. La violence qui se développe aujourd’hui dans les cours de récré dès l’école élémentaire témoigne de la dégradation sociale ambiante combinée à l’influence néfaste de la télévision et des héros que les enfants se fabriquent à travers elle… La détresse infantile est plus grande et les élèves agresseurs sont avant tout victimes d’eux-mêmes. Il y a donc tout un travail à mener avec leurs parents, avec leurs copains de classe et souvent avec des psychologues… un travail basé sur l’écoute, la disponibilité et l’observation, dans la classe comme dans la cour.


 


Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Julie Delalande est également chercheuse au Centre d’études et de recherches en sciences de l’éducation de Caen (Cerse).


(2) « La cour de récréation : pour une anthropologie de l’enfance”, Presses Universitaires de Rennes (2001); « La récré expliquée aux parents“, éditions Audibert (2003).

Jusqu’à quel point faut-il protéger les boucs émissaires pendant la récré ?

Il est très important que l’enfant « victime » se sente protégé par le regard de l’adulte, sans pour autant qu’il ait l’impression d’être privilégié. L’enseignant doit trouver des moments où il s’occupe de cet enfant et entretenir avec lui un dialogue compréhensif. Pour « casser » l’acharnement dont il peut être victime, il est utile de le changer de place en classe, de parler aux leaders du groupe, de responsabiliser chacun dans son comportement avec autrui… Pendant la récréation, les enfants s’approprient les règles sociales qu’on leur apprend en classe et à la maison. On peut donc les aider à s’approprier des règles qui répondent à un esprit d’équité et de solidarité.

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