Guy Brousseau : l’autodimaths

Issu d’un milieu modeste, Guy Brousseau est devenu instituteur faute de moyens pour prolonger ses études. Chercheur autodidacte, animé par une insatiable soif d’apprendre, le père de la « théorie des situations didactiques » est aujourd’hui reconnu internationalement.

« On sait depuis longtemps que si l’on remplace soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix par septante, huitante et nonante, on fait gagner deux mois précieux aux enfants de cours préparatoire. Ces trois petits mots supprimeraient une difficulté qui commence déjà à marginaliser certains élèves. Ça ne coûte rien, mais cela fait deux siècles qu’on ne résout pas le problème ! » Quand Guy Brousseau évoque ses recherches en didactiques des mathématiques, avec cette pointe d’accent qui trahit le Sud-Ouest où il a toujours vécu, la fougue révèle immédiatement la passion qui ne l’a jamais quitté.


 


Jeune instituteur


 


Lorsqu’il décroche son certificat d’études, au sortir de la seconde guerre mondiale, son père, aide-comptable après avoir été militaire de carrière, le prévient qu’il ne peut lui payer qu’un an d’études supplémentaires. « J’ai passé le brevet et le concours de l’Ecole normale la même année, à 14 ans et demi. A l’époque, c’était une voie pour les gens dans notre situation. » Le jeune homme se révèle plutôt talentueux, au point de se voir offrir une bourse pour aller préparer l’Ecole normale supérieure. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore : « J’ai abandonné mes études pour me marier et prendre un poste d’instituteur avec mon épouse. »


 


Nous sommes en 1953. Le jeune couple s’installe à Varès, commune de 400 habitants, près d’Agen. Guy Brousseau y enseignera jusqu’à son service militaire, en 1956. « J’avais quatre niveaux dans ma classe. Je me passionnais plus particulièrement pour l’enseignement des mathématiques. J’ai commencé à faire quelques observations et à mener de petites expériences pédagogiques sans risque pour les enfants. J’en consignais les résultats dans des fiches. »


 


Chercheur autodidacte


 


A son retour d’Algérie, en janvier 59, Guy Brousseau fait parvenir à Lucienne Félix les fiches d’observation rédigées quand il enseignait. « Promoteur des maths modernes, elle venait de publier un essai sur les mathématiques à l’école primaire. A la lecture de mes fiches, elle m’a invité à une réunion de la Commission internationale pour l’étude et l’amélioration de l’enseignement des mathématiques (CIEAEM) ! » Le jeune homme ne pouvait se douter, à l’époque, que 22 ans plus tard, entre 1981 et 1984, il assurerait le secrétariat de l’institution.


 


En attendant, du jour au lendemain, voici l’instituteur du Lot-et-Garonne, petit-fils de paysans, entouré de sommités européennes des mathématiques et de l’enseignement. « C’étaient des gens extraordinaires ! Nous étions une quarantaine, j’étais le seul instituteur. Mais tous étaient incroyablement ouverts. Avec eux, j’ai beaucoup appris et j’ai continué mon travail d’autodidacte. » C‘est également Lucienne Félix, en 1965, qui présente Guy Brousseau à André Lichnerowicz, mathématicien, professeur au collège de France. « Il s’est intéressé à moi et m’a conseillé de reprendre mes études. C’est également lui qui m’a suggéré de m’intéresser à la psychologie. »


 


Et puis, il y a l’influence de sa femme. Si elle a provoqué involontairement l’interruption de ses études, Nadine Brousseau a également été l’inspiratrice de toute la carrière de son mari. La confidence jaillit après un éclat de rire : « J’ai eu raison de l’épouser plutôt que de préparer l’Ecole normale supérieure. Nous avons 51 ans de mariage et pendant tout ce temps, elle a été à côté de moi, ou plutôt même devant. Elle était institutrice et aimait intéresser, captiver et étonner ses élèves. Elle aimait enseigner… et moi, j’ai aimé la voir enseigner. Une grande partie de tout ce que j’ai réalisé, je l’ai fait pour lui donner un moyen de passionner encore plus les enfants. »


 


Gravir les échelons universitaires


 


C‘est donc aussi pour elle et grâce à elle qu’il se consacre à l’acquisition et à la transmission du savoir, entamant ainsi un parcours exemplaire. En 1965, après la rencontre avec André Lichnerowicz, il a l’idée de créer le Centre de recherches pour l’enseignement des mathématiques (Crem), qu’il dirige à partir de 1967. En 1968, il passe à Bordeaux une licence de mathématiques et une autre en sciences de l’éducation. En 1969, il devient assistant de mathématiques à la Faculté des sciences.


 


Sans jamais cesser d’enseigner, il dirige, de 1972 à 1997, le Corem (Centre d’observation et de recherches sur l’enseignement des mathématiques) et contribue à la création des Irem (Instituts de recherches sur l’enseignement des mathématiques). Pour effectuer ses recherches, pendant 25 ans, deux jours par semaine, il se rend dans des classes primaires et observe des leçons de mathématiques. Avec le psychologue Gérard Vergnaud, il chapeaute des groupes de recherche au CNRS, destinés à former des chercheurs dans le domaine de la didactique des maths. « On a démontré des tas de choses. On a prouvé par exemple que les obstacles épistémologiques existaient en mathématiques, ce que Bachelard ne croyait pas. »


 


Pendant ce temps, en 1985, il devient maître de conférences en mathématiques, puis soutient sa thèse d’Etat en 1986. La même année, au sein de l’université Bordeaux 1, Guy Brousseau crée le Ladist (Laboratoire de didactique des sciences et des techniques), qu’il dirigera jusqu’en 19981. Enfin, en 1991, il devient professeur des universités à l’IUFM d’Aquitaine.


 


La reconnaissance internationale


 


Ses travaux valent à Guy Brousseau une renommée internationale. Docteur honoris causa des universités de Montréal et de Genève, il parcourt le monde, du Mexique à l’Australie, en passant par l’Espagne et les Etats-Unis, pour partager son savoir et exposer ses théories. « Toute connaissance est le résultat d’une aventure spécifique. On ne peut donc pas enseigner sans tenir compte de la signification personnelle et culturelle des savoirs. »


 


En ce qui le concerne, l’aventure le mènera à ce jour de juillet 2004 où la Commission internationale pour l’enseignement des mathématiques lui décerne, à Copenhague, la première médaille Félix Klein en récompense de toute son œuvre. « J’ai d’abord été surpris : je connais beaucoup de collègues qui la méritent au moins autant que moi. Je leur ai d’ailleurs écrit pour le leur dire. Ensuite, est venue la fierté. Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui ont contribué à cette récompense : les instituteurs de l’école Michelet, que j’avais observés semaine après semaine, tous ceux qui travaillaient avec moi ou m’avaient aidé, les responsables de l’Université de Bordeaux qui m’ont accueilli, l’inspection académique de Gironde qui m’a toujours soutenu et toute la communauté des didacticiens des mathématiques… J’ai donc été heureux pour eux. Et fier, parce que cela me légitimait à leurs yeux. Ils avaient enfin la preuve de l’utilité de leur contribution ! »


 


Patrick Lallemant


 


(1) En 1999, le Ladist devient le DAEST.

Guy Brousseau en cinq dates

1947 : Entre à l’Ecole normale d’Agen.


1965 : Rencontre André Lichnerowicz et décide de créer le CREM (Centre de recherche pour l’enseignement des mathématiques) à Bordeaux.


1968 : Licence de mathématiques et licence de sciences de l’Education à l’université de Bordeaux.


1985-1986 : Maître de conférences en mathématiques et thèse d’Etat (Théorisation des phénomènes d’enseignement des mathématiques).


2004 : Obtient la première médaille Félix Klein.

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