Maryse Esterle Hedibel : les combats d’une sociologue de terrain

Tour à tour militante politique, syndicaliste, éducatrice de rue, puis chercheuse en sciences sociales, Maryse Esterle Hedibel enseigne aujourd’hui à l’IUFM du Nord-Pas-de-Calais. Fidèle à ses engagements, elle a orienté ses recherches vers la déscolarisation. Portrait d’une enseignante qui a mené plus d’une lutte…

Pour Maryse Esterle Hedibel, tout commence un jour de mai 1968. Jusqu’alors, la jeune fille mène une existence calme dans la maison familiale de Saint-Germain-en-Laye. « Une vie sans musique, sans fantaisie et sans réel dialogue”, selon ses propres mots. Et puis… “tout a explosé”, se souvient-elle avec bonheur. Elle n’a alors que 16 ans. Ses parents, professeurs de mathématiques, épousent depuis longtemps les idées politiques de la gauche. Aussi, est-ce tout naturellement que le 13 mai, elle accompagne son père à la première manifestation massive du mouvement de grève. Sa vocation militante naît ce jour, sur les pavés parisiens…


 


Militantisme et franquisme


 


Peu après, elle rejoint un comité d’action lycéen, ce qui ne l’empêche pas, l’année suivante, d’obtenir son bac A et d’entrer à la faculté de Nanterre. L’extrême gauche y est très active. Elle intègre alors la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR). Le militantisme prend le pas sur ses études : elle distribue des tracts, vend des journaux, prépare des réunions quotidiennes… En 1972, elle décroche malgré tout une licence d’espagnol.


 


Pour son année de maîtrise, elle décide de suivre son compagnon d’alors à Cadix, d’où il est originaire, et choisit comme sujet de mémoire l’arrivée des franquistes dans la ville. Oui, mais voilà : en 1972, l’Espagne vit encore sous le régime de Franco. Inconscience ou provocation, le choix de Maryse va en tout cas s’avérer risqué. Ses investigations à la bibliothèque municipale et son intérêt pour les journaux de 1936 ne plaisent pas à la police. Prétextant une vague histoire d’attentat, cette dernière l’interpelle, fouille son appartement et lui fait passer la nuit au commissariat. Réalisant le danger, l’étudiante préfère rentrer en France pour finir sa maîtrise. Quelque temps plus tard, elle apprend par des amis que deux jours après son départ, la milice est revenue à son appartement pour l’arrêter…


 


De retour en France, elle obtient sa maîtrise mais échoue au CAPES. Cherchant sa voie, elle décide de travailler. Elle intègre le service facturation d’une grande entreprise de télécommunication, en tant que secrétaire comptable. C’est l’occasion de reprendre ses activités à la LCR, tout en rejoignant la CFDT. S’en suivent trois ans d’engagement syndical… mais aussi de harcèlement moral et de brimades. « Pas facile d’être une militante syndicale dans un consortium américain, commente t-elle ! Visiblement, je n’étais pas là pour réfléchir. Mon chef de service me l’a d’ailleurs dit clairement”.


 


Adolescents en détresse


 


Elle décide alors de changer de voie et suit une formation en alternance pour devenir animatrice socioculturelle. Son départ de l’entreprise, en 1978, marque également sa rupture avec le militantisme d’extrême gauche. Désormais, son engagement va prendre une autre forme : elle travaille pour un foyer de la DDASS auprès d’adolescentes en difficulté. “Ces jeunes filles, nées dans la violence, qui avaient connu l’inceste, les coups, le trottoir et qui étaient toujours en vie m’ont beaucoup appris !”, avoue-t-elle.


 


Deux ans plus tard, nouvel élan : Maryse devient éducatrice de rue dans une association de Villiers-le-Bel (Essonne). Elle y reste 5 ans puis rejoint cette fois-ci une association de prévention spécialisée. Là, elle travaille auprès d’une bande d’adolescents. “Les jeunes me disaient souvent : « tu nous désarmes avec ta gentillesse… » Très vite, j’ai souhaité travailler avec les filles qui gravitaient autour de la bande. C’était une première… mais on m’a laissé faire. J’ai découvert des adolescentes anorexiques, délirantes, maltraitées. Mais aussi des filles qui luttaient pour s’en sortir et pour élever leurs enfants… A l’époque, le sida se développait. J’ai poussé l’association à s’intéresser aux questions d’éducation à la santé”, explique-t-elle.


 


En 1984, l’envie de retrouver l’université lui fait encore une fois changer de cap. “J’avais beaucoup agi. Mais finalement, je restais sur ma faim quant à la réflexion”, indique-t-elle. Elle présente alors à François Raveau, anthropologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), un projet de DEA sur les bandes de jeunes. Il l’accepte. “Le fil rouge était renoué, je reprenais mes études à un âge où beaucoup les finissent. Mais ce travail universitaire, que j’ai effectué en parallèle avec mon activité d’éducatrice, m’a passionné”.


 


Son DEA obtenu, Maryse enchaîne sur un doctorat consacré aux prises de risques routières des jeunes de bandes1. La soutenance de sa thèse, en 1995, lui vaut d’être cooptée comme chercheuse associée au Centre d’études sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP/CNRS).


 


Universitaire reconnue


 


En 1999, en quête d’un emploi fixe d’enseignant, elle auditionne avec succès pour un poste de maître de conférence à l’IUFM du Nord Pas-de-Calais. Le contenu de l’enseignement : “Assurer la formation des enseignants en secteur difficile”. Elle développe alors des formations en matière de prévention des désordres en milieu scolaire et d’aide aux élèves en difficulté. Elle aborde également un autre thème de prédilection : les relations interculturelles. Dès 1999, elle intervient sur ce sujet en Espagne et retrouve ainsi Barcelone, Alicante… La même année, elle répond avec succès à un appel d’offres interministériel sur la déscolarisation. Elle fréquente pendant quatre ans les établissements scolaires de Roubaix où elle étudie les situations de ceux qu’elle appelle les “outsiders de l’école”. La qualité de son rapport, rendu fin 20032, confirme sa reconnaissance par ses pairs.


 


Aujourdhui, Maryse, qui continue de s’impliquer dans la prévention de la délinquance3, s’adonne librement à son intérêt pour les cultures hispaniques, tout en visant le professorat universitaire. Avec une certaine fierté, elle conclut : “Ma vie peut sembler chaotique. Mais finalement, je suis parvenue à ce que j’ai toujours souhaité : faire un métier où l’on pense, où l’on enseigne, où l’on écrit et où le monde hispanique est là…”


 


Marie-Laure Maisonneuve


 


(1) Ses travaux universitaires donneront naissance à deux ouvrages : “La bande, le risque et l’accident” (L’harmattan, 1997) et “Sur la route de l’insertion” (Documentation Française, 1998).


(2) Une adaptation est en cours de publication.


(3) …au sein du groupe Claris, dont l’objectif est de clarifier le débat sur l’insécurité.

Maryse Esterle Hedibel en cinq dates

13 mai 1968 : accompagne son père à la première manifestation massive du mouvement de grève.


1972 : obtient sa licence d’espagnol et part pour l’Espagne préparer sa maîtrise.


1980 : animatrice dans un foyer de la DDASS.


1988 – 1995 : DEA puis doctorat en socio-anthropologie à la Sorbonne (félicitations du jury).


1999 : maître de conférence à l’IUFM du Nord Pas-de-Calais.

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