Lorsqu’on demande aux élèves de Béatrice de dessiner leur maîtresse, ils la représentent sur une sorte de chaise munie de deux cercles sur les côtés. « C’est normal, ils ne me voient pas autrement », indique l’intéressée.


 


Béatrice Truchon est paraplégique. C’est depuis son fauteuil roulant qu’elle fait cours dans l’école primaire de Générac, un petit village de Gironde ! Un handicap qui ne la gêne absolument pas, même pour les cours de sport ! « En école primaire, le sport n’a rien de très acrobatique. On peut se contenter de décrire les mouvements et les élèves sont assez grands pour comprendre ce qu’il faut faire », s’exclame-t-elle.


 


Pour lui prêter main forte lors des sorties, elle demande à son seul et unique collègue, Philippe, son conjoint dans la vie, ainsi qu’aux parents d’élèves. « Mon handicap ne pénalise pas les élèves. Nous ne nous privons de rien. Le fait de savoir que je peux compter sur l’aide d’autres adultes me permet par exemple d’organiser des classes de découverte », indique-t-elle. En douze ans de métier, Béatrice n’a jamais essuyé une remarque désobligeante. Pour les élèves, comme pour leurs parents, Madame Truchon, c’est la maîtresse de Générac, un point c’est tout ! Le fauteuil, cela fait bien longtemps que personne ne le voit plus.


 


Parcours du combattant


 


Cela n’a pourtant pas toujours été simple. Pour intégrer l’Education nationale, elle a dû convaincre le ministère. Un exploit qui a couronné un véritable parcours du combattant. Pourtant, une loi de 1987 fixe à 6 % le nombre minimum de travailleurs en situation de handicap dans les entreprises. Mais le Service Public n’y est pas astreint. Aujourd’hui, les handicapés représentent seulement 4 % des effectifs. En 2001, un protocole d’accord entre le ministère et 5 syndicats a initié de nouvelles règles. Mais la réticence à employer des handicapés a la peau dure, surtout dans le primaire.


 


Pour Béatrice, la galère commence donc en 1991. Après une licence d’espagnol, elle s’inscrit sans problème en première année à l’IUFM de Bordeaux. Mais les choses se gâtent en septembre : « La présidente de l’IUFM a reçu un coup de fil du ministère. À Paris, on s’interrogeait sur mes capacités à enseigner en école primaire. Trop de responsabilités, certainement. Et puis, peut-être qu’on avait peur de créer un précédent ? Du coup, on voulait m’affecter dans un collège. Il a fallu que je fasse mes preuves. »


 


Ce sont les appréciations des formateurs qui ont fini par convaincre la présidente de l’IUFM. Béatrice obtient le feu vert pour passer le concours, malgré l’avis défavorable du Directeur des écoles du ministère. Reste à passer les épreuves. Et là, ça coince en EPS. « J’ai demandé à bénéficier d’épreuves aménagées, comme peuvent y prétendre les femmes enceintes, mais ma demande a été refusée. Ma hantise, c’était le zéro : une note éliminatoire au concours. Mais j’ai eu de la chance. On m’a fait jouer au basket et j’ai réussi à grappiller quelques points en marquant des paniers ! », se souvient Béatrice.


 


Enfin prof !


 


Finalement, en juin 1993, Béatrice est enfin prof ! Enfin presque… « En septembre, je n’avais toujours pas mon affection alors que la rentrée avait eu lieu, explique-t-elle. J’étais sûre que ça coinçait au niveau du ministère. J’ai fini par appeler un inspecteur que j’avais rencontré au cours de ma formation. Il m’a parlé de l’école de Générac, où personne n’était nommé. Et voilà comment je suis arrivée ici ! »


 


Depuis, la vie s’écoule paisiblement dans la petite école de Gironde. Béatrice et son conjoint n’étaient pas très « campagne ». Ils ont appris. Demander une autre affectation, multiplier les expériences, Béatrice y a renoncé. Trop fastidieux. « Je ne suis pas sûre qu’en 12 ans les choses aient véritablement évolué. Les politiques ont beau discourir sur l’intégration des handicapés, la fonction publique ne donne pas franchement l’exemple, constate l’enseignante avec une pointe d’amertume. La réalité, c’est que les handicapés ont le droit de faire des études, on leur aménage même des équipements adaptés, mais une fois qu’ils sont diplômés, ils n’ont plus qu’une chose à faire… rentrer chez eux. »