“Le chahut est un sujet tabou. Le plus souvent, les enseignants n’osent pas reconnaître qu’ils sont chahutés. C’est culpabilisant », témoigne un inspecteur de l’Education nationale.

“Le problème est précisément la façon dont l’enseignant va percevoir le chahut dans sa classe”, explique Sylvie Cordese-Marot, professeur au lycée français Comte de Foix en Andorre1. “La situation peut sembler d’autant plus dramatique que, dans l’esprit collectif, un professeur chahuté est un mauvais professeur. Ce qui est faux ! Je crois qu’il est primordial pour l’enseignant de se dire qu’une crise se dépasse, qu’il n’est pas le seul en cause, que toute la classe n’est pas forcément révoltée contre lui et que, par conséquent, il y a certainement un moyen de retourner la situation de manière positive. Le chahut est souvent l’occasion de se poser les bonnes questions sur sa façon d’enseigner, sur le degré de difficulté de ses cours, d’écouter les adolescents et d’entamer le dialogue avec eux. En ce qui me concerne, face à une discussion impossible, il m’est arrivé de demander aux élèves de noter sur une feuille tout ce qui ne leur convenait pas dans mon cours“.

Impliquer et responsabiliser les élèves

”Quand la crise se déclenche, il ne faut en aucun cas céder à la punition collective mais au contraire identifier personnellement les acteurs et engager avec eux un travail de discussion en leur permettant de dire “je”. L’urgent est de faire sortir la parole”, abonde Marie-Louise Martinez, maître de conférence à l’IUFM de Nice2. Elle explique : “Le chahut anomique (lire encadré), qui est le plus répandu aujourd’hui, est le fait d’une génération d’adolescents “zappeurs” qui portent un discrédit total sur les rites, les traditions, l’institution, refusent les interdits et cherchent désespérément un sens à l’enseignement. Pour prévenir ces réactions, l’enseignant doit chercher à impliquer activement les adolescents dans l’apprentissage, cultiver le débat, les faire participer à l’élaboration du règlement de la classe, bref redonner à l’élève son métier d’écolier”.

Faire appel à un médiateur

“Il n’existe pas de recette-miracle pour pallier les dysfonctionnements qui peuvent survenir dans les classes, précise Michelle Hartemann, professeur agrégé de lettres classiques et “accompagnante“ au sein du dispositif d’aide aux enseignants (DAE) mis en place par l’académie de Rennes3. “Dans les cas les plus graves, le mieux est souvent pour l’enseignant de faire appel à un membre de l’équipe éducative extérieur à la classe, capable de faire parler les élèves et de comprendre pourquoi la situation s’est ainsi dégradée. Ce peut être un CPE, une conseillère d’orientation, etc.”

Diversifier les méthodes

“La première chose à faire quand le chahut est là est de casser la situation et de dire : moi, dans ces conditions, je ne fais plus cours”, témoigne la sociologue Maryse Hedibel4. Elle poursuit : “S’il s’agit d’un chahut volontaire, on tente alors d’organiser un débat, de trouver des explications. Si la classe est en proie à un désordre diffus, plus ou moins conscient, lié à une lassitude communicative, on peut alors poursuivre le cours en stimulant les plus intéressés, tout faire pour reprendre les autres et essayer de mener sa mission à bien. Enfin, face au moins gênant des chahuts, associé à la fatigue des élèves, je suggère de diversifier les méthodes. Par exemple, tronçonner le cours en trois phases : un temps de pratique, un temps de théorie, puis un autre temps de pratique. On peut aussi fractionner la classe en petits groupes de travail et autoriser les élèves à s’exprimer plus librement qu’à l’accoutumée, dans des limites établies“.

Et Maryse Hedibel de conclure : “Le chahut est un débordement que les enseignants n’ont pas les moyens d’analyser lorsqu’il survient. Il faut donc travailler en amont sur la question. En parler avec les collègues, faire fonctionner l’équipe… Avec les adolescents, il faut absolument être clairs et droits. Annoncer les choses, éviter les comportements ironiques, humiliants, les rapports de force… Bref, essayer de mettre en place une pédagogie structurante”.

Marie-Laure Maisonneuve

(1) Sylvie Cordese-Marot mène depuis plusieurs années un travail de fond sur le chahut en classe. Elle a mis en place une pédagogie “active et paisible” basée sur la prévention par le positivisme. A lire sur le Web : “On est tous dans le même bateau”.

(2) Professeur en sciences de l’éducation, auteur d’une thèse sur la violence en éducation, Marie-Louise Martinez anime des stages de formation continue sur la gestion du conflit en classe.

(3) Créé en 2002, le DAE a pour objectif d’aider les enseignants qui éprouvent des difficultés à gérer leur classe. Ce dispositif permet à l’enseignant qui en fait la demande auprès du rectorat, de recevoir la visite d’un accompagnant pendant ses cours et d’entamer à ses côtés une analyse poussée de ses méthodes. Plus d’informations.

(4) Maître de conférence à l’IUFM du Nord Pas-de-Calais, Maryse Hedibel intervient en formation initiale et continue sur la prévention des désordres et des conflits en milieu scolaire. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages : “La bande, le risque et l’accident“ (L’harmattan, 1997), “Sur la route de l’insertion” (Documentation Française, 1998), etc.