« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir vous raconter sur mon père par téléphone ? » Lise Olivier pose la question sans malice, de sa voix douce et volontaire à la fois, dynamique et posée, où perce vite une légitime fierté. Car, malgré ses craintes, une fois qu’elle commence à dérouler le fil de la vie d’Armand Giraud, sa fille devient intarissable. « Papa entre à l’Ecole normale de la Roche-sur-Yon en 1914. Il n’a pas quinze ans. Il a toujours été en avance pour tout ! A 17 ans, il devient instituteur à la Barre de Monts. Il occupe ensuite plusieurs postes, toujours en Vendée : Angles, La Claye, puis Ste Hermine, où il passe une quinzaine d’années. C’est là que l’occupation allemande et Vichy l’ont rattrapé. »


 


L’instituteur engagé


 


Jusque là, Armand Giraud a suivi le parcours d’un instituteur précoce et engagé. Le plus souvent, il enseigne aux cours moyens et prépare ses élèves au certificat d’études. C’est le temps des jours heureux. Par idéal, il entre en franc-maçonnerie le 25 janvier 1925. Depuis son arrivée à Ste Hermine, à la fin des années 20, Armand Giraud assure également le secrétariat de la mairie. C’est à ce titre qu’il intervient, en 1939, en faveur d’un groupe de républicains espagnols. « Ils étaient une cinquantaine, placés par la Préfecture dans un vieux château abandonné. Les adultes vivaient dans des granges et les enfants étaient parqués dans un poulailler. Le sang de mon père n’a fait qu’un tour. Il a demandé à rencontrer le Préfet, qui lui a donné les pleins pouvoirs pour réorganiser l’accueil des réfugiés. »


 


La suite est moins favorable. L’occupation débute. Le gouvernement de Vichy mène la chasse aux juifs et aux francs-maçons. Armand Giraud est ainsi banni de l’Education nationale. Le nouveau préfet de Vendée lui ordonne également de quitter son poste de secrétaire de mairie. Intraitable, il interdit même au maire de confier la tâche à madame Giraud !


 


Le résistant


 


Le couple se retrouve sans revenu ni logement. Avec leurs deux enfants, ils habitent une maison prêtée par des amis. Armand trouve un emploi dans une compagnie d’assurance. Au même moment, Georges Lapierre, instituteur et franc-maçon également, lui demande de se rendre à Paris. En fait, Lapierre est déjà très impliqué dans la Résistance. Il souhaite lui faire rencontrer l’émissaire en France du général de Gaulle, Pierre Brossolette. A la demande de ce dernier, fin 42, Armand Giraud se retrouve chargé d’organiser la résistance civile puis militaire en Vendée. Jusqu’à l’été 43, il structure les réseaux, organise les parachutages d’armes et renseigne Londres sur les installations militaires allemandes sur le littoral vendéen. Mais il est arrêté le 12 août, à 6 heures du matin.


 


« Il a été torturé, pendu à un arbre et battu sauvagement. Les Allemands voulaient savoir où étaient cachées les armes de Luçon. Mais il n’y en avait pas, il ne pouvait donc pas parler ! » La voix de sa fille ne tremble pas quand le récit s’enfonce toujours plus loin dans l’horreur. « Devant son silence, ses tortionnaires ont menacé de torturer ses amis. Papa a alors voulu se suicider. Avec ses mains attachées dans le dos, il a cassé une fenêtre et s’est tranché les poignets. Les Allemands l’ont trouvé inanimé dans sa cellule. Il avait perdu beaucoup de sang. Le croyant mort, ils l’ont balancé dans un camion qui partait pour Poitiers. Ce sont les soubresauts du camion qui l’ont tiré de son inconscience. »


 


Lise raconte alors la puanteur de la gangrène qui pourrit l’avant-bras, du coude à la main, le transfert à l’hôpital, l’opération menottes aux poignets et le chirurgien anonyme, qui sauve Armand Giraud en entretenant précautionneusement le mauvais aspect de la plaie, pour le garder le plus longtemps possible à l’hôpital. Elle relate aussi la condamnation à mort de son père, commuée en déportation.


 


Le déporté


 


En cette fin d’année 43, l’instituteur vendéen quitte donc Poitiers et la prison de la Pierre-Levée pour plus sinistre encore : le camp de Compiègne, simple étape vers les trains de la mort et …Buchenwald. « C’était une autre forme de condamnation à mort. »


 


C’est le maigre salaire de Lise, alors institutrice débutante, qui subvient aux besoins de son frère et de sa mère, qui a repris les activités clandestines d’Armand Giraud. A son arrivée au camp, celui-ci apprend que les Allemands éliminent directement tous ceux qui ne peuvent leur être utiles. « Papa avait toujours adoré travailler le bois. Il avait même fait des meubles à la maison. Quand on lui a demandé sa profession, il s’est fait passer pour menuisier. Il a été placé dans un atelier de métallurgie ! Il y était chargé de contrôler des pièces de V2 qu’il mesurait au pied à coulisse. Il s’arrangeait souvent pour fausser les résultats. » Dans le même temps, Armand Giraud remonte un réseau clandestin qui épaulera les alliés lors de la libération du camp, le 11 avril 45. « Lui, n’est rentré qu’un mois plus tard. Il avait pris la responsabilité de veiller au départ des déportés et de recenser les victimes de la barbarie. Avec d’autres, il a cherché des listes et des documents pour tenter de savoir combien de personnes étaient mortes là-bas. Nous l’avons retrouvé le 10 mai, dans un état de maigreur indicible. Son dos portait encore la trace des coups reçus deux ans plus tôt dans la forêt de Ste Gemme. »


 


Le témoin


 


Après plusieurs mois de convalescence, il reprend ses activités. Détaché de l’Education nationale, il implante en Vendée une organisation de jeunesse, Francs et franches camarades. Il reprend ensuite l’enseignement, pendant deux ans. Mais, plus que tout, Armand Giraud veut perpétuer le souvenir, raconter la résistance et la déportation. La retraite venue, il décide donc de donner des conférences, initialement destinées aux seuls élèves des collèges et lycées de Luçon. « Ces conférences ont eu tellement de succès que l’inspecteur d’académie lui a demandé de les étendre à tout le département. Papa a alors eu l’idée de créer un concours : demander aux élèves de rédiger un texte où ils exprimeraient ce qu’ils avaient compris dans l’exposé qui leur avait été fait. » Des initiatives similaires ont germé un peu partout en France à la même époque. En 1961, elles ont été rassemblées pour donner naissance au premier Concours national de la Résistance et de la Déportation. Lise Olivier appartient d’ailleurs au comité de correction de la Roche-sur-Yon.


 


Son père est décédé en 1999, à 100 ans et trois mois. Dans les années 90, il allait encore régulièrement à la rencontre des élèves, pour que la flamme de la mémoire ne s’éteigne pas. « Le reste de son temps, il l’a consacré à l’écriture. Dans des livres destinés à ses petits-enfants, il a relaté sa vie. Un livre raconte son métier d’enseignant, un autre la Vendée, un autre encore des souvenirs de famille. Un éditeur a entendu parler du livre sur la Résistance et a souhaité le publier. Maman vivait encore, elle est morte à 104 ans. Je lui ai demandé l’autorisation. Elle s’est dit qu’il fallait le faire. »


 


Patrick Lallemant



 


* »Armand Giraud. Un instituteur résistant et déporté ». Geste Editions. 300 pages. 22 €