Histoire : s’armer contre les réactions désarmantes

A l’heure où l'on commémore le 60ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz, l’actualité montre, hélas, qu’il n’est pas facile, par les temps qui courent, d’enseigner sereinement la Shoah. Des enseignants témoignent

Ce sera donc l’exclusion. Vendredi 21 janvier, le recteur de l’académie de Créteil a confirmé la mesure d’exclusion décidée les 9 et 10 décembre 2004 par le conseil de discipline du lycée Jean Jaurès de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Elle concerne deux élèves ayant eu des « comportements inacceptables » lors d’un voyage scolaire au camp d’extermination d’Auschwitz, fin 2004. La sévérité de la sanction est à la mesure de l’indignation que ces comportements ont suscitée. Pour les enseignants, le choc est d’autant plus rude que le voyage à Auschwitz, ou dans un autre camp, constitue, avec les témoignages de rescapés des camps de la mort, le vecteur idéal pour transmettre l’indicible et l’horreur concentrationnaire. Hélas, il est probable que l’épisode du lycée Jean Jaurès ne fasse que conforter le malaise ressenti par un certain nombre d’éducateurs face aux réactions que suscite dans leur classe l’enseignement de la Shoah.

« C’est pas notre histoire… »

Pour Patrick Restellini, enseignant d’histoire-géographie au collège Claude Monet d’Argenteuil (Val d’Oise), tout a commencé en 1998. Au moment d’aborder la solution finale avec sa classe de 3e, il décide de projeter le film « Nuit et Brouillard » d’Alain Resnais. Au cours de la projection, une rumeur enfle dans la salle : « Il est nul, vot’ film… », « C’est pas notre histoire… », « On s’en fout de ça… ». L’enseignant, pris de court, interrompt la projection et reste sans voix. C’est la première fois que des élèves manifestent une telle hostilité au moment d’aborder l’histoire de la Shoah. « Je me sentais à la fois indigné et impuissant : ma mission était de leur transmettre l’Histoire… et j’échouais ! », se souvient le prof.

Patrick Restellini n’est pas le premier à se retrouver dans cette situation. Mais il a décidé de réagir : « Je sais que des collègues sont paralysés à l’idée d’aborder certaines parties du programme et préfèrent ne pas s’y attarder, voire passer à autre chose. Le hic, c’est qu’il s’agit quand même de notre devoir ! On ne peut pas rester sans réponse face à ce type de comportement », s’exclame l’enseignant.

Permettre aux enfants de s’identifier

Seulement, que faire ? Une leçon de morale ? « Cela n’aurait servi à rien. Au contraire, cela aurait pu les braquer ou les conforter dans leurs a priori. Il fallait avant tout les amener à comprendre que l’histoire du génocide était aussi la leur », affirme Patrick Restellini. Il s’oriente donc vers un traitement documentaire plus personnel.

Resnais ? Au placard ! Trop implicite, trop intello, pas assez proche de ses élèves. Il décide plutôt de faire lui-même un montage vidéo : quelques séquences de « La liste de Schindler », des extraits d’archives sur des exécutions de juifs en Ukraine filmées par des S.S., quelques images d’un reportage sur les enfants soldats en Sierra Leone… Le but : montrer que tout le monde peut devenir victime ou bourreau, même les enfants… Et là, miracle, ça marche ! « La bonne idée, c’était d’insérer les images d’un reportage sur les enfants soldats. Cela a permis aux élèves de s‘identifier et de faire le lien avec le sujet », estime Patrick Restellini.

Construire un projet pédagogique

Iannis Roder, enseignant dans un collège classé en ZEP, en Seine-Saint-Denis, conseille, dans l’ouvrage « Les Territoires Perdus de la République« 1, de laisser les préjugés se libérer au moment d’aborder la Shoah en 3e ou l’Histoire des Hébreux en 6e. Il s’agit ensuite de revenir sur ces préjugés, un à un, pour montrer aux élèves les limites de leur raisonnement. Exemple avec une des idées reçues les plus répandues : « M’sieur, les juifs sont partout ». Désormais, dès qu’il entend cette réplique, Iannis Roder s’empare d’une mappemonde et demande à ses élèves : « Montrez-moi le continent des chrétiens et celui des musulmans… ». Les élèves s’aperçoivent alors que les juifs ne sont pas plus « partout » que les autres.

Organiser un voyage à Auschwitz est une autre manière d’enseigner la Shoah. A condition que le voyage soit bien préparé. Pour cela, il doit s’inscrire dans un projet pédagogique pouvant faire intervenir d’autres enseignants que ceux d’Histoire, par exemple les enseignants de français ou de philo. Il importe aussi d’expliquer aux enfants des notions faussement simples, telle que celle de génocide. Pour cela, on peut tracer des parallèles avec d’autres génocides, par exemple ceux des arméniens ou des amérindiens, ou plus récemment ceux des khmers ou des Tutsi au Rwanda. Attention toutefois aux prises de position idéologiques, notamment lorsque les enseignants sont interpellés sur le sort des Palestiniens. Le terme de génocide ne doit pas faire l’objet d’amalgames. Enfin, la préparation d’un voyage à Auschwitz peut intégrer des témoignages de rescapés. A cet égard, le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), intégré au Mémorial de la Shoah, qui vient d’ouvrir ses portes le 27 janvier2, peut fournir des adresses d’associations, de même qu’il dispose de nombreuses ressources documentaires destinées à aider les enseignants dans leurs démarches.

Laëtitia de Kerchove

(1) »Les Territoires perdus de la République », sous la dir. d’Emmanuel Brenner, Mille et une nuits.

(2) Le Mémorial de la Shoah a ouvert ses portes le 27 janvier 2005, jour du 60ème anniversaire de l’ouverture du camp d’Auschwitz par l’Armée Rouge. Depuis 2002, le 27 janvier est la Journée européenne de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité.

Sur le Web

Fondation pour la mémoire de la Shoah

Fournit des infos pratiques pour organiser des voyages scolaires vers les camps de concentration.

Le Mémorial de la Shoah est un musée et un centre de ressources dédié à la transmission de la mémoire et à l’enseignement de la Shoah. Multiples ressources pédagogiques.

L’encyclopédie multimédia de la Shoah rassemble plus de 300 articles sur l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe.

Le grenier de Sarah est un site d’introduction à l’histoire de la Shoah, conçu spécifiquement pour les 8-11 ans.

Dossier du café pédagogique : pistes pédagogiques.

Dossier du journal Libération : témoignages d’enseignants.

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