Hors-Série Recherche appliquée (10/10)
5 questions à Alain Lieury :  »Créer des passerelles entre la recherche et l’Education nationale »

Professeur de psychologie cognitive à l’Université de Rennes 2, Alain Lieury est spécialiste de la mémoire1. Il a également co-écrit récemment, "Psychologie cognitive de l’éducation" (Ed. Dunod), un manuel qui fait le point sur l'état des savoirs en psychologie cognitive appliquée à l'éducation.

Selon vous, quelle est la principale découverte de ces trente dernières années en matière de psychologie de l’éducation ?

Pour moi, c’est au début des années 70 que ce sont faites les très grandes avancées. C’est à cette époque que l’on a cassé l’idée monolithique de la mémoire, en affirmant qu’il y en a plusieurs. Et si vous me demandez de ne choisir qu’une découverte, celle de la mémoire sémantique2 fut une véritable révolution, notamment en France. On s’est ainsi aperçu que pour les mots, il y avait au moins deux mémoires. D’un côté, la mémoire lexicale est la mémoire de la « carrosserie » des mots, de leur orthographe, de leur phonologie. Mais des expériences ont prouvé que le sens n’est pas attaché à cette carrosserie. Il est ailleurs, dans une mémoire plus abstraite, qui contient les concepts. C’est la mémoire sémantique.


Qu’a changé cette découverte ?

A la fin des années 60, on privilégiait l’apprentissage par cœur, sans état d’âme ni complexe. Les élèves apprenaient des récitations, faisaient des exercices de diction… Après les années 68, la tendance s’est inversée : il suffisait de comprendre pour apprendre. L’apprentissage par cœur est devenu bête. La découverte de la mémoire sémantique est venue jeter un pont entre ces deux théories. Il ne faut pas choisir entre l’apprentissage par cœur et des méthodes privilégiant le sens et le raisonnement. Il faut les deux ! Par exemple, pour écrire un nom compliqué comme Akhenaton ou Toutankhamon, il n’y a pas d’autre solution que de l’écrire dix fois. C’est la mémoire lexicale. Mais pour favoriser le travail sémantique, il faudra multiplier les contextes d’apprentissage pour que le sens du mot s’en dégage. Pour étudier le mot dinosaure, par exemple, le cours constituera un premier contexte, une recherche sur Internet en fera un deuxième, la lecture d’un livre à la maison un troisième, etc.


Avez-vous le sentiment que cette découverte et celles qui ont suivi ont eu des applications concrètes à l’école ?

En France, quasiment aucune ! Aux Etats-Unis et ailleurs, la psychologie est traitée comme les autres sciences, comme la chimie ou la biologie. Les découvertes sont donc immédiatement appliquées ou, à tout le moins, expérimentées. En France, sur ce point, il n’y a pratiquement aucune passerelle entre les chercheurs et l’Education nationale, gouvernée par son propre système. Dieu sait, par exemple, si de multiples réformes ont été tentées ces dernières décennies ! Et bien, on ne nous a pratiquement jamais demandé notre avis. En regardant les informations télévisées, je suppose que des expériences pilotes sont parfois menées. Mais on n’en connaît jamais les résultats. Finalement, mes compétences sont davantage utilisées dans le secteur pharmaceutique, par des laboratoires qui cherchent à améliorer la mémoire des personnes âgées !


A vous entendre, on a l’impression que tout le travail effectué sur la mémoire, le rapport à l’erreur, les processus d’apprentissage ou les rythmes scolaires, c’est du temps perdu ?

Pas tout à fait quand même ! Des inspecteurs ou des conseillers de ministres lisent les comptes-rendus de nos travaux ou les articles que nous publions dans les revues pédagogiques, et ils s’en inspirent parfois. Le problème c’est que, le plus souvent, ils élaborent eux-mêmes les politiques, sans nous consulter. Or, il leur arrive de mal nous comprendre. Ainsi, à la suite de mes recherches, il fut demandé aux enseignants de revaloriser le rôle de la mémoire. Mais les instructions se contentaient d’évoquer l’apprentissage par cœur. Finalement, c’est grâce aux initiatives individuelles des enseignants que nous parvenons à avoir quelques échos. Personnellement, c’est quand je rencontre des profs ou des instituteurs lors de conférences que j’ai, enfin, le sentiment d’être écouté et compris.

Propos recueillis par Patrick Lallemant
(1) Lire notamment : « Mémoire et réussite scolaire », Dunod, 2004 (3ème édition) ; « La mémoire de l’élève en 50 questions », Dunod, 1998.

(2) Théorie élaborée par un informaticien, Ross Quillian, et un psychologue, Allan Collins. Pour en savoir plus, lire ce texte d’Alain Lieury : www.ordp.vsnet.ch/fr/resonance/2004/novembre/lieury.htm

Que changeriez-vous en priorité dans le système scolaire ?

Il faudrait remplacer l’enseignement de la philosophie au lycée par un cours de sciences humaines, avec de la philo, bien sûr, mais aussi de la psychologie et de la sociologie. Car la plupart des responsables de l’Education n’ont que Bergson et Freud comme unique référence de psychologie. C’est littéraire, daté et sans la moindre notion d’expérimentation. Or, le système s’en ressent.

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