Pablo K, empêcheur d’expulser en rond

Les gamins l’appellent Monsieur Pablo. Il y a dix ans, ce prof de comptabilité dans un lycée d’enseignement professionnel a décidé de donner un coup de pouce à des élèves pas comme les autres, en créant un réseau d’aide aux lycéens sans papiers.

La pluie tombe sur la Maison des associations de Créteil (Val-de-Marne). Dans une salle du quatrième étage, Pablo Krasnopolsky, le cheveu en bataille, s’inquiète du sort de deux lycéennes, Helena, 19 ans, et Faustine, 18 ans, toutes deux Camerounaises : « Elles sont sans papiers. On avait sollicité une audience aujourd’hui, avec le responsable du Bureau des étrangers de la Préfecture. Il ne nous a pas reçu. On voulait attirer son attention sur le fait qu’elles ont de bons résultats. Mais, elles sont majeures, et si l’on ne fait rien, elles risquent tôt ou tard d’être reconduites à la frontière », s’inquiète l’enseignant.


 


« Lycéennes » et « sans papiers », « reconduites à la frontière »… ? Ces expressions ne l’étonnent plus. Elles font partie de son vocabulaire courant. Mais pour tout autre que lui : comment concevoir cela ? On voudrait donc comprendre : « Les mineurs étrangers peuvent vivre en France sans autorisation de séjour, explique-t-il. Ils peuvent également suivre une scolarité normale. Mais, une fois majeurs, s’ils ne font pas les démarches nécessaires ou s’ils n’arrivent pas à obtenir de papiers, ils sont expulsables« .


 


En 2003, 11.000 étrangers en situation irrégulière ont été renvoyés vers leur pays. Parmi eux, combien de lycéens ? « Impossible à dire, indique Pablo. Pas de chiffres. Cela supposerait que les chefs d’établissement effectuent un pointage à chaque rentrée. Ce qui n’est pas forcément souhaitable : cela permettrait aux autorités préfectorales de les repérer plus facilement ».


 


« Monsieur Pablo »


 


Chaque année scolaire apporte son lot de gamins qui passent du statut d’étrangers à celui de sans papiers. Il y a Fatoumata, jeune fille peule, venue par bateau de Mauritanie, Josselin qui a peur de retourner en côte d’Ivoire parce que le pays est complètement déstabilisé, Hafez qui s’est enfui de Kabylie après une série d’émeutes au cours desquelles son meilleur copain a été tiré comme un lapin par les gendarmes alors que les deux enfants rentraient de l’école.


 


Toutes ces histoires sont consignées à 500 mètres de la Maison des associations, dans le système informatique de la Préfecture. Il recèle aussi les courriers de Pablo. « Monsieur Pablo » disent les gamins sans papiers. « Parce que Kras-no-pol-sky, c’est quand même pas facile à dire », articule l’un d’eux, aujourd’hui régularisé. « Moi, il m’a beaucoup aidé. C’est lui qui écrivait les lettres pour la Préfecture. Il m’expliquait les mots difficiles. Il y avait aussi Monsieur Jean-Michel ».


 


Le droit à la Sérénité


 


Jean-Michel Delarbre, c’est un collègue de Pablo, militant à la ligue des droits de l’Homme et adhérent du SGEN-CFDT, tandis que Pablo milite à la FERC-CGT. C’est avec lui, en septembre 1993, que Pablo décide de monter un collectif de défense des lycéens et étudiants sans papiers. Depuis, dès qu’il a une minute, il se met à l’écoute de ces élèves, qui lui racontent leur histoire. Pour les aider, il se plonge dans les textes de lois, les circulaires, les décrets d’application. Il écrit au Préfet…


 


En juin dernier, avec des collègues, il lance « Education sans frontières », un réseau national d’enseignants qui se mobilise pour aider les élèves sans papiers. Pourquoi cette initiative ? Lorsqu’on lui pose la question, Pablo cite spontanément les lois Pasqua, soumises au Parlement en juin 1993, et qui durcissent les conditions d’accès et de séjour des étrangers en France. Puis celles de Sarkozy, votées en novembre 2003.


 


Est-ce le seul et unique déclic ? Pablo passe très rapidement sur sa propre histoire : le grand père paternel qui échappe aux pogroms en Ukraine et atterrit à Buenos Aires, en Argentine; la rencontre de son père avec sa mère, une immigrée espagnole originaire de Galice; le départ de toute la famille d’Argentine pour la France, alors qu’il a 7 ans. Il se contente de supposer : « Mouiih… ça a peut-être joué ». Puis il s’empresse de quitter la géographie de l’intime, stoppe gentiment la curiosité du journaliste et revient sur le terrain du concret : « Qu’un gamin sorte de chez lui pour se rendre à l’Ecole sans certitude d’y arriver uniquement parce qu’il risque, à l’occasion d’un contrôle d’identité, d’être renvoyé dans son pays d’origine, ça ne me semble pas acceptable, c’est tout ! Ces gamins ont le droit de vivre dans la sérénité », s’exclame-t-il enfin.

Pablo Krasnoposky en 5 dates

– 29 Mai 1960 : Naissance à Buenos-Aires, en Argentine.


– 1967 : Sa famille quitte l’Argentine pour la France.


– 1983 : Il rentre dans l’enseignement.


– Septembre 1993 : Il crée le collectif pour la défense des lycéens et des étudiants sans papiers.


– Juin 2004 : Il lance, avec des collègues, le réseau « Education sans frontières ».

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