Emmanuel Davidenkoff : le mystère Ferry

Journaliste à Libération, chroniqueur sur France Info, Emmanuel Davidenkoff est le co-auteur d’un livre choc : Luc Ferry. Une comédie du pouvoir, récit – des plus critiques – des deux années de Luc Ferry à la tête du ministère de l’Education nationale.

Verbatim…


 


 


Mystère Ferry.
(…) Il y a un mystère Ferry. Il faut se souvenir du contexte de sa nomination, le 21 avril 2002 : une France extrêmement bouleversée par les événements politiques, une atmosphère d’union nationale… Sa nomination est extrêmement bien accueillie, aussi bien par la droite, qui se dit « on va faire un geste en direction de la communauté enseignante, des chercheurs, des intellectuels », que par la gauche. Quand Jack Lang apprend la nomination de Luc Ferry quelques heures avant l’annonce de la composition du gouvernement Raffarin, il dit : « Bien joué ! »…
Or, deux ans après, rien ne va plus. Les Inrockuptibles ont lancé une pétition sur la guerre contre l’intelligence « menée par le gouvernement Raffarin », il y a eu le mouvement des chercheurs et surtout un long mouvement social dans l’Education nationale, l’un des plus longs que l’Education nationale n’ait jamais connu. Et Luc Ferry sort du gouvernement, contrairement à ses deux ministres délégués Xavier Darcos et Claudie Haigneré, qui restent. Donc, il ne fait aucun doute que du point de vue de Jean-Pierre Raffarin et de Jacques Chirac, Luc Ferry porte une responsabilité dans cet échec politique. On a voulu comprendre ce qui s’était passé durant ces deux années, comprendre le mystère Ferry… (…)


 



Parole démonétisée.
(…) Le tournant se situe le 28 février 2003. Jean-Pierre Raffarin annonce, à Rouen, son projet de décentralisation. L’Education Nationale est aux premières loges. Pourtant, dans les six mois qui ont précédé cette annonce, Luc Ferry et son entourage ont affirmé qu’ils n’étaient pas demandeurs. Dans toutes les instances de concertation, qui sont des instances très officielles, le directeur de l’administration du ministère de l’Education nationale, le directeur de cabinet de Luc Ferry, ainsi que Luc Ferry en personne ont répété aux syndicats : « Non, la décentralisation n’est pas à l’ordre du jour ».
Donc, lorsque Jean-Pierre Raffarin se présente à la tribune à Rouen, il n’est pas censé parler de questions d’éducation. Et à la surprise générale, l’essentiel des personnes concernées par les mesures de décentralisation sont à l’Education Nationale.
(…) Que dit alors Luc Ferry ? « J’assume parfaitement cette décision, d’ailleurs c’est moi qui l’ai proposée ». Et là, c’est la rupture de confiance avec les partenaires sociaux, et elle est gravissime. Car sa parole est démonétisée. Et quand il dit, et il le fera sur beaucoup de dossiers : « Je n’ai pas dit cela [que la décentralisation n’était pas à l’ordre du jour, ndlr], mes directeurs l’ont peut-être dit, mais pas moi », il ne comprend pas que lorsque l’on a une administration de 1.300.000 personnes à gérer, la parole de l’Etat s’incarne aussi à travers celle des directeurs du Ministère, a fortiori celle de son directeur de cabinet… (…)


 



« Erreur de casting ».


(…) Luc Ferry manquait de poids politique pour occuper cette fonction. Regardons l’histoire récente… Savary était un pilier du Parti socialiste, ce fut un rival de François Mitterrand ; Jean-Pierre Chevènement était un homme politique incontournable ; François Bayrou, le patron de l’UDF, futur candidat à la présidence de la République ; Lionel Jospin, futur Premier Ministre ; Jack Lang, homme d’état, quoi qu’on pense de lui… Le moins politique de tous, officiellement, c’était Claude Allègre, parce qu’il n’avait pas de fonction élective. Mais il était en fait très politique : il était dans les instances du Parti socialiste depuis 30 ou 40 ans et avait une ligne directe avec Lionel Jospin…
Luc Ferry, lui, ne vient pas de cet univers là. Or, pour convaincre les députés, pour convaincre les sénateurs, il faut un peu avoir labouré le terrain, il faut s’y intéresser, il faut rencontrer des gens. Nous racontons quelques anecdotes dans notre livre, car évidemment les gens parlent ! Lors de dîners avec des parlementaires au ministère de l’Education nationale, Luc Ferry et son épouse affichaient parfois un certain mépris pour ces parlementaires ayant de bas soucis électoralistes. Mais ceux-là finissaient par lui dire: « C’est parce que nous avons des soucis électoralistes que vous êtes là où vous êtes ! »… (…)

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